Langues régionales : en Alsace, les millions ont pris le chemin de l’école

Près de 64 millions d’euros de financements publics reconstitués pour les langues régionales en Alsace. Voilà qui paraît généreux ! Mais où va cet argent ? Frederic von Lothringen, chercheur à l’Université de Strasbourg, a passé plus de cinq ans à fouiller les comptes publics. Et les chiffres lui ont réservé quelques surprises.

Portrait de Frederic von Lothringen
Frederic von Lothringen — © Richard Dumas

À l’échelle nationale, son enquête porte sur douze langues régionales, regroupées en huit configurations linguistiques. Résultat : 261 millions d’euros de financements publics français identifiés pour 2022-2023, dont 89,1 % consacrés à l’éducation.

En Alsace, l’école fait encore mieux : elle représente 98,7 % des quelque 64 millions d’euros reconstitués. À croire que nos langues régionales ont toutes décidé de redoubler.

Attention, ce montant ne correspond pas à un budget officiel. Le chercheur l’a reconstitué à partir de dépenses dispersées, notamment en estimant le coût des enseignants. Rien que pour les 656 postes équivalents temps plein de la composante allemande du primaire public, il retient près de 46 millions d’euros.

De grandes ambitions, de petites lignes budgétaires

L’enquête réserve une autre surprise. Dans la convention-cadre alsacienne, les arts et la culture occupent 22 % des passages analysés, et l’économie linguistique 20 %. L’éducation, seulement 7 %.

Ces pourcentages mesurent la place accordée aux sujets dans le texte, pas les sommes promises. Mais lorsqu’on passe des intentions aux financements identifiés, le contraste devient saisissant.

Pour les offices et structures d’animation, le chercheur recense 668 130 euros, dont une contribution régionale couvrant aussi la Moselle. Pour l’animation socioculturelle, seulement 4 000 euros. D’autres dépenses existent peut-être, mais elles n’apparaissent pas distinctement dans son inventaire.

Les ambitions sont nombreuses. Les lignes comptables, beaucoup moins bavardes. Une performance remarquable pour des documents administratifs.

L’État représente d’ailleurs près de 93 % des financements alsaciens reconstitués, contre environ 3 millions pour la Collectivité européenne d’Alsace et 1,5 million pour la Région Grand Est.

Et si les voisins mettaient la main à la poche ?

L’étude révèle également une particularité intéressante. En 2022, des institutions publiques espagnoles ont financé la promotion de langues régionales en France : 650 000 euros pour les écoles catalanes La Bressola et 400 000 euros pour l’Office public de la langue basque.

En Alsace, le chercheur n’a identifié aucun financement allemand ou suisse comparable.

Voilà une question qui mériterait de franchir le Rhin. Mais avec notre histoire franco-allemande, même les euros pourraient avoir besoin d’un passeport diplomatique.

L’Alsace possède pourtant une situation linguistique singulière. L’allemand standard est une compétence précieuse pour travailler chez nos voisins, tandis que l’alsacien entretient des liens étroits avec les dialectes suisses alémaniques. Pour Frederic von Lothringen, ces deux langues ne doivent pas être opposées : chacune peut contribuer à la vie économique et sociale.

Reste à savoir comment leur donner une véritable place en dehors des établissements scolaires.

Frederic von Lothringen propose un mot pour décrire ce paradoxe : glottocatalepsie.

Prononcez-le trois fois rapidement. Personnellement, j’ai préféré vérifier que je n’avais pas avalé mon dictionnaire.

Derrière ce terme se cache une réflexion : une langue peut bénéficier de financements, d’une reconnaissance officielle et d’un enseignement scolaire sans pour autant retrouver sa place dans la vie quotidienne.

Le chercheur ne prétend pas avoir mesuré l’efficacité des politiques de transmission. Son enquête montre surtout que les moyens recensés privilégient massivement l’école, tandis que les financements destinés aux autres espaces de vie restent difficiles à identifier.

Car apprendre une langue, c’est une chose. La parler avec ses voisins, ses collègues ou ses petits-enfants, c’en est une autre.

À force de vouloir sauver les langues dans les salles de classe, il ne faudrait pas oublier de leur ouvrir la porte à la récréation.


Sources

  • von Lothringen, Frederic (2026). Alsacien : que financent réellement les institutions ? Étude scientifique inédite et quatre tableaux financiers transmis à ActuRhin, octobre 2026.
  • von Lothringen, Frederic (2026). Reconstruction des financements publics des langues régionales de France (2022–2023). Tableaux A1 à A10. Annexe externe de l’article « Un écosystème linguistique sous perfusion budgétaire », Language Problems and Language Planning. https://doi.org/10.5281/zenodo.23699393
  • von Lothringen, Frederic (2023). « Comparatif des politiques linguistiques territoriales au regard de quelques conventions État-Région en France métropolitaine », dans Dire l’immersion en langue régionale, Éditions de bonne heure. https://doi.org/10.5281/zenodo.19260403
  • Frederic von Lothringen, réponses écrites aux questions d’ActuRhin, octobre 2026.
  • Profil scientifique HAL – Frederic von Lothringen : https://cv.hal.science/frederic-von-lothringen.

Frederic von Lothringen est chercheur en sciences du langage à l’Université de Strasbourg, au sein de l’unité LiLPa (UR 1339), et membre du Collège doctoral trinational du Rhin supérieur.

Photographie : © Richard Dumas

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