À Mulhouse, François Villon n’a pas survécu aux travaux
Le collège François-Villon de Mulhouse vient de renaître après une reconstruction à 25,9 millions d’euros. Nouveau bâtiment, nouveau nom : Alice Milliat a remplacé François Villon. D’un côté, un poète génial, voleur, bagarreur et condamné à la potence. De l’autre, une pionnière du sport féminin. Même les murs semblent avoir changé de personnalité.

François Villon avait déjà échappé à la pendaison. Il n’aura pas échappé aux travaux du collège.
À Mulhouse, l’établissement qui portait son nom a connu une transformation assez radicale. L’ancien ensemble a largement disparu, un collège flambant neuf a pris sa place et, tant qu’à recommencer, on a également changé la plaque à l’entrée.
François Villon est parti.
Alice Milliat est arrivée.
Villon avait un certain profil
Pendant des décennies, des générations de collégiens mulhousiens sont donc entrées chaque matin dans un établissement portant le nom de François Villon. Sur le plan littéraire, rien à redire. Villon est l’un des grands poètes français du XVe siècle. Pour le reste, le dossier scolaire aurait probablement nécessité un rendez-vous avec les parents.
Rixes, prison, affaires de vol : l’existence de Villon fut nettement moins calme que ses apparitions dans les manuels de français. En janvier 1463, après une rixe et alors que ressurgissait l’affaire du cambriolage du collège de Navarre, il fut condamné à mort. Sa peine fut finalement commuée en bannissement.
Autrement dit, pendant des années, un collège de la République a accueilli ses élèves sous le patronage d’un homme qui avait failli terminer au bout d’une corde. Il faut reconnaître à l’Éducation nationale un goût certain pour les personnalités complexes.
François-Villon figurait par ailleurs parmi les collèges REP+ de Mulhouse, c’est-à-dire dans le niveau renforcé de l’éducation prioritaire. Cela ne dit évidemment rien du caractère des élèves. Cela décrit un contexte social et scolaire nécessitant davantage de moyens et d’accompagnement. Mais le rapprochement conserve quelque chose d’assez savoureux : on avait tout de même choisi pour nom un homme dont la jeunesse aurait été assez peu compatible avec un règlement intérieur.
Le bâtiment aussi avait eu une vie difficile
Avec les années, le collège lui-même s’était mis à ressembler un peu à son illustre patron. L’établissement était constitué d’une multitude de bâtiments, dont les plus anciens dataient des années 1970. Les locaux étaient devenus trop petits et insuffisants, l’ensemble vieillissait, des matériaux amiantés étaient présents et des désordres structurels avaient été constatés.
Fin 2019, des fissures sont même apparues dans les escaliers des bâtiments A et B. Quand un escalier commence à exprimer physiquement son désaccord avec l’architecture, repeindre les murs devient une réponse légèrement insuffisante.
Des renforcements d’urgence ont été réalisés. Une étude structurelle a suivi et conclu à une conception et une réalisation de qualité médiocre pour ces deux bâtiments. Leur démolition est alors devenue, selon la collectivité, inévitable. Trois scénarios avaient pourtant été étudiés. En mars 2020, le choix d’une reconstruction complète du collège, hors demi-pension, a finalement été retenu.
François Villon connaissait bien le concept de condamnation définitive.
25,9 millions pour repartir à neuf
La Collectivité européenne d’Alsace chiffre aujourd’hui la reconstruction du collège à 25,9 millions d’euros TTC. Pour cette somme, le collège ne s’est évidemment pas contenté de changer les poignées de porte. Le nouvel établissement représente environ 7 500 m² et peut accueillir 800 élèves. Son architecture reprend volontairement certains codes du patrimoine industriel voisin de DMC : briques, béton, métal, sheds et même des couleurs inspirées des nuanciers de fils de l’ancienne manufacture.
L’ancien collège était dispersé.
Le nouveau s’organise autour d’une cour centrale.
L’ancien avait accumulé les blessures.
Le nouveau est pensé pour durer.
À ce stade, le parallèle devient presque embarrassant. Car pendant que le bâtiment changeait de personnalité, son nom faisait exactement la même chose.
Alice Milliat entre en scène
Alice Milliat présente un curriculum vitae légèrement différent de celui de François Villon. Figure majeure de la promotion du sport féminin au début du XXe siècle, elle participe à la structuration internationale du mouvement et organise avec sa fédération des compétitions féminines que celle-ci présente en 1922 comme des « Jeux olympiques féminins », à une époque où les femmes peinent encore à obtenir leur place dans le mouvement olympique. Le dossier judiciaire paraît nettement plus léger que celui de son prédécesseur.
On passe donc d’un poète génial mais passablement chaotique à une femme connue pour avoir organisé, structuré et revendiqué.
Du désordre à l’organisation.
De bâtiments éclatés à un collège rassemblé.
D’un homme qui passa une partie de sa vie à échapper aux institutions à une femme qui passa une partie de la sienne à en bousculer une pour faire une place aux femmes.
Difficile de fabriquer un symbole plus propre, même avec 25,9 millions d’euros.
On a même recyclé François Villon
L’histoire aurait pu s’arrêter ici. Elle aurait été jolie, parfaitement institutionnelle et légèrement trop bien rangée.
Heureusement, le béton s’en est mêlé.
Lors de la démolition, près de 3 800 tonnes de béton provenant de l’ancien collège ont été triées, désamiantées, concassées puis réutilisées directement sur le chantier comme fondations du nouvel établissement.
Et soudain, toute cette histoire de changement de nom devient beaucoup plus amusante. Car François Villon a bien disparu de la façade.
Alice Milliat possède désormais le collège.
Mais sous ses pieds, l’ancien établissement est toujours là.
Réduit en morceaux, certes.
François Villon aurait probablement apprécié.
Sources
Collectivité européenne d’Alsace — Plan de transformation des collèges publics alsaciens
Montant actuel annoncé pour la reconstruction du collège Villon à Mulhouse : 25,9 millions d’euros TTC.
Conseil départemental du Haut-Rhin / Collectivité européenne d’Alsace — Rapport du 11 décembre 2020, « Collège F. Villon à Mulhouse – Déconstruction/reconstruction du collège »
État de vétusté, locaux insuffisants et trop exigus, présence d’amiante, désordres structurels, fissures apparues fin 2019, étude des différents scénarios, décision de reconstruction complète, capacité de 800 élèves et programme de construction de 7 500 m².
OSLO Architectes — « Collège François Villon – Volumétrie en mouvement »
Architecture inspirée du patrimoine industriel DMC, organisation autour de la cour centrale, matériaux employés et réemploi de près de 3 800 tonnes de béton de l’ancien collège dans les fondations du nouveau.
Académie de Strasbourg — « Établissements relevant de l’éducation prioritaire »
Classement du collège François-Villon de Mulhouse en REP+.
Ministère chargé des Sports — Comité d’histoire, Lettre n° 50, avril 2024
Alice Milliat, promotion du sport féminin et organisation avec sa fédération des compétitions féminines de 1922.
Bibliothèque nationale de France — notices consacrées à François Villon
Éléments biographiques concernant ses démêlés judiciaires, la rixe de 1463, l’affaire du collège de Navarre et sa condamnation à mort.
