Le saumon du Rhin : naître en Alsace, partir en mer et réussir l’impossible retour

Le saumon alsacien a un projet de vie assez simple : naître dans une rivière, descendre le Rhin jusqu’à la mer du Nord, grandir en mer, puis revenir quelques années plus tard presque là où tout a commencé.

Jeune saumon atlantique, espèce réintroduite dans le bassin du Rhin en Alsace
Jeune saumon atlantique. Photo : Jelger Herder.

Chez l’être humain, on appelle cela avoir le mal du pays. Chez le saumon, cela représente plusieurs centaines de kilomètres à contre-courant.

Disparu du Rhin au XXe siècle, le saumon atlantique fait aujourd’hui l’objet d’un vaste programme de réintroduction. Et pour comprendre l’ampleur de l’entreprise, il faut commencer par quelque chose de très petit.

On commence avec des saumons de quelques centimètres

De jeunes saumons sont introduits dans des cours d’eau où ils peuvent grandir dans de bonnes conditions. En Alsace, l’Association Saumon Rhin suit notamment les alevinages, les jeunes poissons et les habitats favorables. Les programmes ont utilisé des poissons de souche Rhin et de souche Allier, cette dernière ayant été choisie notamment pour son adaptation aux longues migrations.

Le principe semble presque trop simple : mettre de petits saumons dans une rivière et attendre. Malheureusement, le saumon n’a jamais été informé que nous aimions les projets simples.

Il doit d’abord survivre dans son cours d’eau. Puis vient le moment où le jeune poisson se transforme physiologiquement pour pouvoir supporter l’eau salée. Il devient alors un « smolt » et commence sa descente vers la mer du Nord.

Pas de GPS, pas de sandwich, pas même une petite bouteille d’eau, ce qui est certes moins préoccupant lorsqu’on est soi-même dans l’eau.

Descendre le Rhin est déjà une aventure

Avant même de rêver à la mer, il faut franchir le bassin du Rhin. Barrages, centrales hydroélectriques et autres ouvrages ont profondément modifié le fleuve. Des passes à poissons ont donc été construites progressivement pour restaurer les possibilités de migration.

Iffezheim a été équipée en 2000, Gambsheim en 2006, Strasbourg en 2016 et Gerstheim en 2018. Rhinau et Marckolsheim complètent progressivement ce dispositif sur le Rhin supérieur.

Ces ouvrages ressemblent à de gigantesques escaliers aquatiques. Le poisson avance de bassin en bassin pour franchir les différences de niveau. Autrement dit, nous avons construit des escaliers pour saumons. À ce stade, il serait difficile de prétendre que l’humanité ne fait aucun effort.

Puis il faut revenir

Ceux qui atteignent la mer vont y grandir pendant plusieurs années. Puis, un jour, ils repartent vers le Rhin. Le saumon possède une remarquable capacité à retrouver la région où il est né, notamment grâce à la signature chimique de l’eau mémorisée pendant sa jeunesse.

Il rejoint l’embouchure du Rhin aux Pays-Bas et commence alors la remontée. Des centaines de kilomètres, à contre-courant, pour retourner se reproduire dans un secteur favorable.

Le saumon a inventé le repas de famille auquel on se rend à la nage depuis Rotterdam.

Certains réussissent vraiment

Ce scénario n’est pas théorique. Des saumons adultes sont effectivement observés dans le Rhin. Les installations de comptage permettent de suivre leur passage et EDF indique une moyenne récente d’environ 80 saumons par an à la passe de Gambsheim.

Des reproductions naturelles ont également été observées dans le bassin. C’est précisément le but : que les poissons réintroduits donnent naissance à des poissons capables, à leur tour, de partir en mer puis de revenir.

Car le véritable succès du programme ne sera pas d’élever éternellement des saumons pour les relâcher. Ce sera de pouvoir arrêter.

Et pour l’instant, ce n’est pas gagné

Une évaluation publiée en décembre 2025 par la Commission internationale pour la protection du Rhin constate que le nombre de saumons adultes revenant dans le bassin n’a pas augmenté autant qu’espéré. Parmi les causes étudiées figurent notamment les étiages, la prédation et les difficultés rencontrées pendant les migrations.

Le saumon doit donc réussir son enfance en rivière, sa descente vers la mer, sa vie marine, son retour dans le Rhin et enfin l’accès à une zone de reproduction convenable. Il suffit qu’une seule étape fonctionne mal pour compromettre tout le voyage.

C’est une sélection naturelle qui ressemble légèrement à un concours administratif français.

Le rêve : un saumon qui n’aurait plus besoin de nous

Voilà finalement toute l’ambition du programme : qu’un saumon naisse naturellement dans le bassin rhénan, parte seul jusqu’à la mer, revienne quelques années plus tard et se reproduise à son tour.

Et que nous puissions enfin nous féliciter de n’avoir absolument rien fait pour lui.

Ce qui, en matière de restauration de la nature, serait probablement la plus belle réussite possible.

Sources

Association Saumon Rhin — travaux de suivi et de repeuplement du saumon atlantique en Alsace.

Commission internationale pour la protection du Rhin — programmes Saumon 2000 / Saumon 2020.

CIPR — programme Rhin 2040, continuité écologique et poissons migrateurs.

CIPR — Évaluation de l’évolution des peuplements de saumons dans le bassin du Rhin, 15 décembre 2025.

EDF — Les passes à poissons du Rhin franco-allemand.

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