Pourquoi le Haut-Rhin possède-t-il autant de Soultz ?

Nous avions suffisamment de villages. Manifestement, pas suffisamment de noms.

Panneau Soultz à l’entrée d’un village alsacien avec maisons à colombages, clocher et paysage du Haut-Rhin
Photo fabriquée artificiellement

Dans le Haut-Rhin, on trouve Soultz-Haut-Rhin, Soultzmatt, Soultzbach-les-Bains, Soultzeren et Steinsoultz. Et comme manifestement personne n’avait jugé la collection complète, Le Haut Soultzbach est venu s’ajouter officiellement à la liste en 2016, lors de la fusion de Mortzwiller et Soppe-le-Haut.

Pour quelqu’un qui n’est pas d’ici, la situation devient rapidement préoccupante. Vous habitez où ? À Soultz. Lequel ? Soultz. Oui, j’avais compris le début.

On pourrait croire qu’un fonctionnaire médiéval chargé de baptiser les villages a découvert le copier-coller puis décidé de rentrer déjeuner. Ce serait injuste. D’abord parce qu’il n’avait probablement pas d’ordinateur. Ensuite parce que ces noms ont une logique.

Le coupable était sous leurs pieds

Le point commun de tous ces noms nous ramène à un élément extrêmement exotique en Alsace : l’eau.

La vieille racine Sulz, que l’on retrouve sous différentes formes dans les documents anciens, est associée selon les lieux à des eaux salines ou minérales, mais également, dans certains travaux de toponymie, à des terrains humides ou marécageux.

Dans nos villages haut-rhinois, cependant, les archives locales nous ramènent régulièrement vers des sources à l’eau inhabituelle. À Soultzmatt, la commune fait remonter son nom à Sulz matte, le « pré de la source salée ». L’eau qui y jaillissait était décrite comme ayant un goût acide et salé. À Soultzeren, la commune indique prudemment que le nom, attesté vers l’an 900 sous la forme Saltzeren, serait lié à la présence de sources d’eau salée. À Steinsoultz, la tradition locale évoque plutôt une source sulfureuse et associe Stein, la roche, à Soultz, l’eau minérale.

Autrement dit, nos ancêtres n’étaient peut-être pas paresseux. Ils étaient descriptifs.

Nous appelons aujourd’hui une rue « rue des Fleurs » parce qu’il y avait probablement trois géraniums lors du conseil municipal. Eux trouvaient une eau étrange et baptisaient le village avec.

Mais était-elle vraiment salée ?

Pas comme la Méditerranée. Inutile d’imaginer les habitants de Soultzmatt faisant cuire leurs pâtes directement à la fontaine pour économiser le sel.

Ces eaux pouvaient être fortement minéralisées, chargées de différents éléments dissous et présenter un goût suffisamment inhabituel pour être remarqué. Et remarqué, il le fut.

Il faut se replacer plusieurs siècles en arrière. Une source régulière représente déjà une richesse. Une source dont l’eau possède une composition particulière devient carrément intéressante. Puis l’être humain fait ce qu’il fait admirablement depuis toujours lorsqu’il découvre quelque chose d’intéressant : il cherche à le vendre.

Soultzmatt : la source qui a réussi sa carrière

Soultzmatt est le cas le plus spectaculaire. Des sources y sont exploitées depuis des siècles. En 1615, cinq nouvelles sources sont mises en exploitation sur ordre de l’archiduc Léopold d’Autriche. Au XIXe siècle, Soultzmatt devient même une petite station thermale.

Puis un incendie détruit les installations de bains en 1891. Cela aurait pu être la fin. L’eau, manifestement, n’avait pas lu le scénario.

L’activité se réoriente vers l’embouteillage. De nouveaux captages permettent en 1922 la commercialisation de Lisbeth. Aujourd’hui, les Sources de Soultzmatt existent toujours, la commune détient 53 % de la société et l’usine produit en moyenne environ 150 000 bouteilles par jour.

La source médiévale avait donc deux possibilités : tomber dans l’oubli ou finir au rayon boissons du supermarché. Elle a choisi le code-barres.

Soultzbach-les-Bains : des bouteilles… puis plus rien

Soultzbach-les-Bains a connu une histoire tout aussi étonnante. Sa fameuse source Gonzenbach alimente des bains, attire des curistes et devient une véritable activité économique. Au XIXe siècle, on expédie son eau en bouteilles et en cruchons. En 1863, près de 50 000 contenants sont commercialisés.

Carola rachète ensuite la source en 1922 et construit une petite unité d’embouteillage. Puis vient 1993. Le groupe Perrier-Nestlé suspend l’exploitation. Le ministère de la Culture explique notamment que l’usine, devenue trop petite, ne permettait plus réellement son développement. Les installations d’embouteillage seront ensuite supprimées.

L’eau, elle, n’a pas reçu la lettre de licenciement. La documentation géologique mentionne toujours les eaux minérales de Soultzbach-les-Bains. La source n’a donc pas réellement disparu : c’est son commerce qui s’est arrêté.

Ce qui est légèrement moins romantique, mais beaucoup plus fréquent dans l’histoire industrielle.

À Soultz, elle se cache derrière une maison

À Soultz-Haut-Rhin, l’histoire est encore différente. La ville possède une ancienne source salée Saint-Jean. Et elle existe toujours.

Une chambre de captage subsiste dans une propriété privée de la rue Saint-Georges. La municipalité rappelait qu’elle alimentait autrefois trois fontaines de Soultz. Plus récemment, la ville a même inscrit dans ses projets la remise en valeur de la fontaine associée à cette « source originelle/historique de la ville ».

Nous cherchions donc ce qu’était devenue la source. Réponse : elle était toujours là.

C’est assez alsacien. On peut habiter pendant quarante ans à côté d’un morceau d’histoire et surtout s’inquiéter du fait que quelqu’un s’est garé devant.

Et Steinsoultz ?

À Steinsoultz, la commune rappelle l’existence de plusieurs sources et mentionne notamment le Hexenbronnle, au nord de l’église. Cette source a été captée en 1932 pour alimenter le village en eau potable.

Attention toutefois : rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’il s’agit exactement de la source qui a donné son nom au village plusieurs siècles auparavant.

Les historiens aiment ce genre de précision. Les journalistes un peu moins. Mais nous allons faire avec.

Soultzeren conserve encore une part de mystère

Soultzeren est finalement le cas le plus frustrant. La documentation locale associe bien son ancien nom à des sources d’eau salée. En revanche, nous n’avons pas trouvé de documentation suffisamment solide permettant d’identifier clairement aujourd’hui la source concernée, son ancien captage ou ce qu’elle est devenue.

Elle a peut-être été captée, détournée ou simplement oubliée. Peut-être coule-t-elle encore tranquillement quelque part pendant que nous écrivons un article sur elle.

Ce qui, reconnaissons-le, serait assez élégant.

Et Le Haut Soultzbach dans tout ça ?

Lui triche un peu. La commune du Haut Soultzbach n’existe sous ce nom que depuis 2016, après la réunion de Mortzwiller et Soppe-le-Haut. Les deux villages partageaient notamment le Soultzbach et avaient déjà créé ensemble un syndicat intercommunal portant son nom.

Ce n’est donc pas un mystérieux sixième village médiéval découvert derrière une haie.

Mais cela prouve une chose essentielle : même au XXIe siècle, le Haut-Rhin continue à fabriquer des Soultz.

La tradition est sauve.

Sources

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