Sortir l’Alsace du Grand Est : dix ans de mariage, et déjà des envies de divorce
Depuis 2016, l’Alsace vit dans le Grand Est. Elle n’a pas disparu. Strasbourg est toujours au même endroit, les cigognes n’ont pas demandé l’asile politique en Suisse et le kougelhopf reste heureusement hors de compétence régionale. Pourtant, dix ans après le mariage, une question revient avec une insistance remarquable : et si l’Alsace reprenait son nom sur la boîte aux lettres ?

La France avait eu en 2015 une idée dont elle possède le secret. Pour simplifier l’administration, elle allait créer des régions beaucoup plus grandes. C’était logique. Lorsque votre bureau est encombré, une méthode consiste à jeter quelques papiers. La méthode française consiste plutôt à acheter un bureau trois fois plus grand.
L’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne furent donc réunies dans le Grand Est. Le nom avait l’avantage de ne vexer personne puisqu’il ne désignait à peu près rien. Strasbourg se retrouvait dans la même région que Reims, Charleville-Mézières et Troyes. Une région si vaste qu’en la traversant, on peut raisonnablement prévoir un sandwich. Dix ans plus tard, le Grand Est fonctionne. C’est déjà une information. Il existe une administration commune, des politiques régionales harmonisées, des aides économiques, des transports, de la formation professionnelle et un budget suffisamment sérieux pour empêcher qu’on le transporte dans une enveloppe. La fusion n’a donc pas provoqué l’effondrement de la civilisation occidentale. Mais elle n’a pas non plus produit le miracle administratif promis.
Les économies sont parties quelque part
Lorsque les grandes régions ont été créées, un mot revenait souvent : économies. En fusionnant, disait-on, on allait mutualiser. Mutualiser est un mot magnifique. Il permet de faire croire qu’on économise de l’argent avant même d’avoir sorti la calculatrice.
Dans les faits, le Grand Est a effectivement simplifié certaines choses. Des centaines de dispositifs différents hérités des anciennes régions ont été regroupés. Des administrations ont appris à travailler ensemble. Des politiques autrefois séparées ont été harmonisées. Mais démontrer que la fusion a réellement coûté moins cher est beaucoup plus compliqué. Il a fallu réorganiser les services, déplacer des agents, conserver plusieurs sites, adapter les bâtiments, les systèmes informatiques et les procédures. La simplification administrative possède cette étrange particularité française : elle commence souvent par beaucoup de travaux. La Cour des comptes elle-même avait relevé qu’il était difficile d’établir précisément les économies générées.
Le Grand Est fonctionne. Mais personne n’a encore retrouvé le coffre rempli des milliards économisés grâce à sa création.
Peut-être est-il rangé avec les formulaires Cerfa devenus inutiles.
En Alsace, le mariage reste un peu froid
Le problème principal du Grand Est n’est finalement pas technique. Il est sentimental. Et en politique territoriale, les sentiments sont dangereux. Ils finissent toujours par demander un budget. En Lorraine et en Champagne-Ardenne, une majorité importante des habitants semble désormais avoir accepté la nouvelle région. En Alsace, beaucoup moins. Selon un sondage réalisé en 2025, seuls 46 % des Alsaciens considéraient la création du Grand Est comme une bonne chose. C’est faible. Dans un mariage, 46 % de satisfaction mène généralement à une discussion. En politique, cela mène à une proposition de loi.
Car l’Alsace possède une difficulté supplémentaire : elle existait très clairement avant que quelqu’un décide qu’elle n’était plus une région. Elle possède une histoire, une identité, un dialecte — plusieurs, pour compliquer les réunions — un droit local particulier, une frontière avec l’Allemagne et la Suisse et une économie profondément tournée vers ses voisins.
Quand on habite Saint-Louis, Bâle n’est pas vraiment « l’étranger ». C’est parfois simplement l’endroit où travaille votre voisin. Quand on habite Strasbourg, Kehl n’est pas une destination internationale nécessitant l’intervention du Quai d’Orsay. C’est là où l’on va acheter certaines choses que nous ne détaillerons pas ici afin de préserver la dignité fiscale de chacun. L’argument des partisans d’une Alsace autonome est donc assez simple : pourquoi certaines décisions concernant ce territoire seraient-elles prises à l’échelle d’une région allant presque jusqu’aux portes de Paris ?
La question mérite mieux qu’un drapeau sur un rond-point.
Sortir du Grand Est ne signifie pas ressusciter 2015
C’est probablement le point le plus mal compris. Le projet actuellement discuté ne consiste pas à remettre exactement en place l’ancienne Région Alsace. Il irait plus loin. La Collectivité européenne d’Alsace existe déjà depuis 2021. Elle a remplacé les conseils départementaux du Haut-Rhin et du Bas-Rhin. Si le projet aboutissait, cette collectivité deviendrait une véritable collectivité alsacienne exerçant à la fois les compétences départementales et régionales.
Et là, soudain, le débat devient intéressant. Parce qu’on pourrait passer de deux collectivités importantes intervenant sur le même territoire — la CeA et la Région Grand Est — à une seule. Les collèges et les lycées pourraient dépendre de la même collectivité. Les routes, les transports, le développement économique, la formation, le tourisme et certaines politiques transfrontalières pourraient être pensés à la même échelle. Pour une fois, une réforme territoriale pourrait donc réellement supprimer une couche.
Je reconnais que cette phrase m’a moi-même légèrement ému.
Le kougelhopf budgétaire ne gonflera pas tout seul
Mais il existe une petite difficulté. L’argent. C’est généralement à ce moment-là que les grands projets politiques deviennent soudain moins poétiques. Une Alsace redevenue collectivité régionale récupérerait des compétences. Très bien. Mais une compétence n’arrive jamais seule. Elle vient accompagnée de fonctionnaires, de bâtiments, de contrats, de subventions, de dépenses, de systèmes informatiques et parfois d’un dossier dont personne ne sait exactement pourquoi il existe depuis 2003.
Il faudrait donc partager une partie du patrimoine et des engagements du Grand Est. Qui récupère quoi ? Quelle fraction des ressources régionales revient à l’Alsace ? Comment répartit-on certaines dettes ? Que deviennent les contrats déjà signés ? Que se passe-t-il avec les projets financés à l’échelle du Grand Est ?
Les promoteurs de la sortie affirment qu’une collectivité plus proche et plus simple pourrait coûter moins cher. C’est possible. Ses adversaires répondent qu’une grande région dispose d’une puissance financière supérieure et permet davantage de mutualisation. C’est également possible. Nous sommes donc confrontés à deux camps capables d’affirmer exactement le contraire avec beaucoup d’assurance. C’est généralement le signe qu’il serait prudent d’attendre les chiffres.
Le gouvernement a justement lancé en 2026 une mission chargée d’évaluer les conséquences financières, administratives et humaines d’une éventuelle sortie. C’est presque rassurant.
On commence par voter.
Puis on calcule.
Ce que l’Alsace pourrait gagner
Une collectivité alsacienne pourrait surtout gagner en cohérence. Les politiques transfrontalières seraient probablement le cas le plus évident. L’Alsace possède une frontière très particulière avec l’Allemagne et la Suisse. Des dizaines de milliers d’habitants la franchissent quotidiennement pour travailler. Formation bilingue, transports ferroviaires, emploi frontalier, coopération hospitalière, développement économique : sur ces sujets, une politique construite spécifiquement pour l’Alsace n’aurait rien d’absurde.
La région gagnerait aussi une visibilité institutionnelle. « Alsace » est une marque géographique connue en France, en Allemagne et bien au-delà. « Grand Est » nécessite parfois une seconde phrase. Il pourrait également devenir plus facile de savoir qui est responsable de quoi. Aujourd’hui, lorsqu’un citoyen cherche quelle collectivité s’occupe d’un dossier territorial, il peut expérimenter une activité traditionnelle française : cliquer sur plusieurs sites internet avant d’abandonner. Une collectivité unique pourrait rendre les responsabilités plus lisibles.
Ce serait presque révolutionnaire.
Ce qu’elle pourrait perdre
Mais la proximité n’est pas automatiquement synonyme d’efficacité. Une petite collectivité peut prendre de mauvaises décisions beaucoup plus près de chez vous. Le Grand Est possède une masse financière, économique et politique importante. Il peut financer de grands investissements, négocier avec l’État, intervenir auprès de Bruxelles et répartir certaines dépenses sur un territoire de plus de cinq millions d’habitants.
Une Alsace séparée serait riche et densément peuplée. Elle ne deviendrait évidemment pas le Liechtenstein du Rhin supérieur. Mais elle perdrait certaines économies d’échelle. Il faudrait également continuer à travailler avec les régions voisines. Un train ne s’arrête pas nécessairement lorsqu’il aperçoit une frontière administrative. Une entreprise non plus. Et Bruxelles se soucie généralement assez peu de savoir si Strasbourg se trouve dans le Grand Est, l’Alsace ou le royaume autonome du bretzel.
Et les Alsaciens, alors ?
C’est évidemment la question centrale. Les différentes consultations réalisées ces dernières années montrent une forte envie de retrouver une Alsace institutionnelle. Lors de la consultation organisée par la Collectivité européenne d’Alsace en 2021-2022, plus de 92 % des participants s’étaient prononcés pour une sortie du Grand Est.
Mais attention. Ce n’était pas un référendum. Les participants venaient volontairement répondre à une consultation sur un sujet qui les intéressait. C’est un peu comme organiser un sondage devant une boulangerie pour savoir si les Français aiment le pain.
Un sondage représentatif réalisé en 2025 donnait néanmoins également une large majorité favorable à l’organisation d’un référendum et, parmi ceux qui annonçaient vouloir voter, une nette majorité en faveur d’une Région Alsace. Il existe donc manifestement un courant puissant. Mais personne ne sait encore ce que donnerait un véritable vote.
Et c’est là que l’affaire devient savoureuse.
Le référendum pourrait tout arrêter
Le texte adopté par l’Assemblée nationale prévoit qu’un référendum soit organisé avant la sortie. Pour gagner, le « oui » devrait obtenir la majorité. Normal. Mais il faudrait également qu’au moins la moitié des électeurs inscrits participe au vote. Et cela change absolument tout.
Imaginez.
72 % de « oui ».
On a gagné ! Champagne !
Enfin non.
Crémant.
Puis quelqu’un arrive avec la participation : 47 %. Terminé. L’Alsace reste dans le Grand Est. Ce seuil de participation pourrait devenir l’obstacle le plus important du projet. Parce qu’il ne suffit pas que les Alsaciens favorables à la sortie soient nombreux. Il faut encore convaincre une personne sur deux de quitter son canapé un dimanche pour aller décider du périmètre d’une collectivité territoriale. L’histoire politique française suggère qu’il s’agit déjà d’un programme ambitieux.
Et politiquement, qui veut quoi ?
La Collectivité européenne d’Alsace et son président Frédéric Bierry défendent clairement la sortie. Plusieurs députés alsaciens, dont Brigitte Klinkert, ont porté le texte adopté par l’Assemblée nationale le 8 avril 2026. Mais l’unanimité alsacienne n’existe pas. Plusieurs parlementaires du territoire s’y opposent ou contestent la méthode.
Du côté du Grand Est, le président Franck Leroy est fermement contre. Ce qui n’est pas totalement surprenant. On rencontre rarement un président de région enthousiaste à l’idée de perdre deux départements, Strasbourg et environ deux millions d’habitants.
Le gouvernement, lui, observe la scène avec la prudence d’un voisin qui entend un couple se disputer dans l’appartement d’à côté. Il ne ferme pas la porte.
Mais il souhaite savoir qui gardera le canapé.
Alors, faut-il sortir ?
Ce serait confortable de répondre oui. Ou non. Nous pourrions ensuite refermer cet article avec la satisfaction morale du chroniqueur qui vient de résoudre l’organisation territoriale française depuis son clavier. Malheureusement, le dossier est plus sérieux.
Il faudra peut-être un jour demander aux Alsaciens de choisir. À ce moment-là, on leur donnera un bulletin « oui », un bulletin « non »…
et, avec un peu de chance, une calculette.
Sources
- Cour des comptes / Chambre régionale des comptes Grand Est — rapport sur la mise en place de la Région Grand Est
- L’Est Républicain — sondage OpinionWay sur les dix ans du Grand Est
- Collectivité européenne d’Alsace — résultats de la consultation citoyenne sur la sortie du Grand Est
- Ifop — enquête 2025 sur l’avenir institutionnel de l’Alsace
- Assemblée nationale — texte adopté le 8 avril 2026 relatif à la sortie de l’Alsace du Grand Est
- Sénat — dossier législatif de la proposition de loi
- Gouvernement — mission d’évaluation sur la CeA et les conséquences d’une sortie du Grand Est
