La Joconde : génie absolu ou formidable malentendu ?

Illustration d’une foule de visiteurs photographiant la Joconde au Louvre, tandis qu’un homme regarde le tableau avec son téléphone à la main.
La Joconde attire chaque jour les téléphones autant que les regards. Illustration créée artificiellement.

Il existe des œuvres devant lesquelles on se sent immédiatement transporté. La Joconde, elle, m’a surtout transporté vers une question essentielle : « C’est tout ? »

Je m’excuse auprès de Léonard de Vinci, du musée du Louvre, de l’Italie, de la France et probablement de plusieurs historiens de l’art actuellement pris de vertiges. Mais oui. C’est tout. Un petit tableau sombre, une dame assise, un paysage qui semble avoir été dessiné pendant une légère fièvre et un sourire dont on nous parle depuis cinq siècles comme s’il contenait le code secret de l’humanité.

Je l’ai regardée. Elle m’a regardé. Aucun de nous deux n’a su quoi dire.

Autour d’elle, pourtant, c’est l’émeute

Des centaines de personnes lèvent leur téléphone comme si la Joconde venait de monter sur scène pour interpréter son dernier tube. Certains ne regardent même pas le tableau. Ils regardent l’écran de leur téléphone qui filme le tableau. L’humanité a inventé le voyage pour pouvoir observer les choses à travers un écran de quinze centimètres. C’est un progrès incontestable.

Je m’attendais à être bouleversé. Peut-être même à comprendre quelque chose sur la vie, la mort ou les raisons pour lesquelles les chaussettes disparaissent dans la machine à laver. Rien. La dame continuait de sourire. Ou peut-être ne souriait-elle pas. C’est précisément le problème.

On nous explique que son expression change selon l’endroit où l’on pose les yeux. Lorsque l’on regarde sa bouche, elle semble sérieuse. Lorsque l’on regarde ailleurs, elle sourit. J’ai essayé. J’ai regardé ses yeux. Elle souriait. J’ai regardé sa bouche. Elle semblait juger ma veste. J’ai regardé le paysage. J’ai eu l’impression qu’elle allait appeler la sécurité.

Il faut reconnaître à Léonard de Vinci un talent considérable : cinq cents ans après sa mort, il réussit encore à mettre les visiteurs mal à l’aise avec une femme qui ne bouge pas.

Les spécialistes parlent du sfumato

Le sfumato est une technique qui permet d’adoucir les contours et de créer des transitions subtiles entre les ombres et la lumière. Personnellement, je pratique aussi le sfumato chaque matin devant le miroir. Les contours de mon visage sont flous, mes yeux disparaissent dans l’ombre et mon expression demeure mystérieuse jusqu’au premier café.

Personne ne fait pourtant la queue pour me photographier. L’injustice artistique est partout.

Qui était-elle ?

Il paraît également que la Joconde fascine à cause de son identité. Qui était-elle ? Lisa Gherardini ? Une femme idéale ? Un autoportrait déguisé de Léonard ? Une personne qui venait simplement de comprendre qu’elle resterait assise plusieurs années devant un peintre perfectionniste ?

Cette dernière hypothèse me semble la plus crédible. Son sourire serait alors celui d’une femme qui vient de demander : « C’est bientôt terminé ? » Et à qui Léonard aurait répondu : « Encore une petite retouche. »

Trois ans plus tard, elle souriait toujours, mais intérieurement elle avait détruit Florence.

Le vol qui l’a transformée en star

La célébrité de la Joconde ne vient pourtant pas seulement de sa peinture. Elle a aussi été volée en 1911. Avant cela, elle était célèbre. Après cela, elle est devenue une star. C’est une règle assez inquiétante : pour devenir une légende, il faut parfois commencer par disparaître.

Le tableau absent attira davantage de visiteurs que le tableau présent. Les gens venaient au Louvre regarder l’espace vide. C’est magnifique. L’être humain est capable de parcourir des centaines de kilomètres pour contempler un mur sur lequel il n’y a plus rien.

Aujourd’hui, on appellerait cela une installation contemporaine.

Depuis, la Joconde est partout

Sur des affiches, des tasses, des sacs, des tee-shirts, des publicités et probablement des rideaux de douche. On lui a ajouté une moustache. On l’a déguisée. On l’a transformée en extraterrestre, en chat, en personnage de dessin animé. À ce stade, Mona Lisa a connu davantage de carrières que la plupart des acteurs français.

Voilà peut-être le véritable secret de son engouement : la Joconde est célèbre parce qu’elle est célèbre. Nous allons la voir parce que tout le monde l’a vue. Tout le monde l’a vue parce que tout le monde voulait la voir. Et plus nous la regardons, plus nous confirmons qu’elle mérite d’être regardée.

C’est un système parfaitement circulaire. Comme une réunion professionnelle, mais avec un cadre doré.

Cela ne signifie pas que le tableau est mauvais. Bien au contraire. Sa technique est remarquable. Son visage possède une douceur étrange. Sa présence est indéniable. Léonard a créé quelque chose de subtil, d’équivoque et de profondément vivant.

Mais entre reconnaître le génie d’une œuvre et ressentir un coup de foudre, il existe un espace immense. Dans cet espace, je me tiens. Un peu gêné. Avec mon téléphone à la main.

Car évidemment, j’ai pris une photo. Je n’avais pas compris l’engouement, mais je ne pouvais tout de même pas repartir sans preuve. La Joconde m’a regardé faire.

Et, pendant une seconde, j’aurais juré qu’elle se moquait de moi.

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