Quand les amoureux alsaciens entraient directement dans la chambre
Il y a des traditions alsaciennes qui ont disparu. Et puis il y a celles dont on comprend assez vite pourquoi personne n’a pensé à organiser une fête folklorique pour les faire revivre. Le Schwammen appartient à cette seconde catégorie.

J’avoue que, lorsque je suis tombé dessus, j’ai d’abord cru à une erreur de traduction. Il faut dire que nous avons aujourd’hui une vision assez rassurante de l’Alsace ancienne : des villages, des maisons à colombages, des gens sérieux et probablement beaucoup de choses mijotées dans des casseroles. La réalité avait parfois davantage d’imagination.
Des visites nocturnes dans la chambre
En Haute-Alsace, un jeune homme pouvait autrefois rendre visite le soir à une jeune fille à marier. Jusque-là, rien de particulièrement révolutionnaire. Sauf que la visite avait lieu dans sa chambre.
En Basse-Alsace, cette coutume était connue sous le nom de Kommàchten. En Haute-Alsace, on parlait de Schwammen. Le grand dictionnaire historique des dialectes alsaciens donne d’ailleurs au verbe schwammen un sens remarquablement peu ambigu : rendre visite la nuit à sa bien-aimée.
Je trouve admirable qu’une langue ait prévu un verbe spécifique pour cela. Le français nous oblige à construire une phrase entière. L’alsacien avait manifestement d’autres priorités.
Ces visites n’étaient pas une fantaisie clandestine inventée derrière une grange. Elles correspondaient à une véritable coutume de fréquentation entre jeunes gens. Une étude universitaire consacrée au mariage traditionnel en Alsace indique même les soirées concernées : mardi, jeudi, samedi et dimanche.
Quatre soirs par semaine. À ce stade, il ne s’agissait plus tout à fait d’une visite occasionnelle.
Une coutume que les autorités tentaient déjà d’interdire
Ce qui devient particulièrement intéressant, c’est que le Schwammen est documenté à Munster dès les XVIe et XVIIe siècles. Les autorités municipales tentèrent à plusieurs reprises de l’interdire.
Ce détail me rassure énormément. À chaque époque, il existe donc des jeunes gens qui trouvent des arrangements et des autorités qui découvrent avec stupeur que les jeunes gens ont trouvé des arrangements. L’humanité possède quelques constantes.
La pratique semble avoir résisté assez longtemps aux règlements puisque, selon l’étude de Marie-Noële Denis, elle aurait subsisté dans la vallée de Munster jusqu’au milieu du XIXe siècle.
Il faut toutefois éviter d’imaginer une Alsace transformée en vaste maison de rendez-vous. Le Schwammen s’inscrivait dans les usages entourant les fréquentations avant le mariage. Et les sources montrent précisément que ce qui pouvait être admis par la coutume ne l’était pas nécessairement par les autorités.
Ce qui, finalement, rend l’histoire encore plus humaine. Pendant que nous imaginons volontiers nos ancêtres comme des gens infiniment plus sages que nous, eux avaient déjà inventé les visites nocturnes, les règlements destinés à les interdire et probablement l’art très ancien de ne pas trop tenir compte des règlements.
Nous n’avons décidément rien inventé. Nous avons seulement cessé d’appeler ça une coutume.
Les sources utilisées pour cet article : persee.fr ; woerterbuchnetz.de ; archive.org
