Pourquoi Lutterbach, Pfastatt, Richwiller et Reiningue portent-ils ces noms ?

Illustration consacrée à l’origine des noms de Lutterbach, Pfastatt, Richwiller et Reiningue dans le Haut-Rhin.
Quatre communes du Haut-Rhin dont les noms racontent plusieurs siècles d’histoire et de transformations linguistiques.

Nous habitons parfois dans le même village depuis trente ans. Nous connaissons la boulangerie, les raccourcis, les travaux qui ne raccourcissent rien et la rue dans laquelle deux voitures peuvent théoriquement se croiser, à condition que l’une d’elles soit une bicyclette. En revanche, nous ignorons souvent pourquoi notre village porte ce nom.

J’ai donc décidé de mener l’enquête. Ce fut une erreur. Car l’étymologie des villages alsaciens est une discipline dans laquelle trois spécialistes peuvent défendre quatre hypothèses différentes, toutes avec une assurance qui vous interdit immédiatement de poser une seconde question.

Une chose est certaine : les noms de nos communes sont très anciens. Ils ont traversé les langues, les guerres, les administrations et les secrétaires de mairie. Il est déjà remarquable qu’ils soient encore reconnaissables.

Lutterbach : le mystère du ruisseau clair

Le mot « Bach » signifie « ruisseau » en allemand. Jusque-là, tout va bien. Le problème commence avec « Lutter ».

L’explication la plus connue fait venir le nom de « Lauter Bach », c’est-à-dire « le ruisseau clair » ou « le ruisseau pur ». Lutterbach serait donc né au bord d’une eau si limpide que l’on pouvait probablement y distinguer les poissons, les cailloux et les déchets du voisin.

Une autre hypothèse propose une origine beaucoup plus ancienne. Le radical « Lutter » pourrait venir du gaulois « lautron », qui aurait désigné un bassin ou un lieu de baignade. Lutterbach pourrait donc être le ruisseau clair, le lieu du bain ou un mélange des deux, selon l’époque, la langue et l’humeur du linguiste interrogé.

Le nom apparaît déjà dans un document de l’année 735, sous une forme très proche de celle que nous connaissons aujourd’hui. Après près de treize siècles, il n’a donc finalement pas tellement changé. Ce qui est davantage que l’on puisse dire de certaines rues après six mois de travaux.

Pfastatt : les prêtres qui n’étaient peut-être pas là

Pfastatt est le genre de nom que l’on renonce à prononcer correctement dès que l’on aperçoit les deux premières consonnes.

Pendant longtemps, on l’a rapproché de l’expression allemande « Pfaffen Statten ». « Pfaffen » désignerait les prêtres, tandis que « Statten » évoquerait le lieu ou l’emplacement. Pfastatt serait donc « le lieu des prêtres ».

Cette explication est très séduisante. Elle est claire, religieuse et donne immédiatement envie d’imaginer une réunion d’ecclésiastiques choisissant l’emplacement du futur rond-point.

Malheureusement, une forme beaucoup plus ancienne du nom apparaît dès 790 : « Findstatinse ». Selon une autre hypothèse, ce nom serait issu de deux racines celtiques : « vindo », qui signifie blanc ou clair, et « ialos », qui désigne une clairière. Pfastatt aurait donc été, à l’origine, « la clairière blanche ».

Lorsque cet ancien nom est devenu incompréhensible, les habitants l’auraient progressivement rapproché de mots germaniques qu’ils connaissaient. C’est ce que les spécialistes appellent une « remotivation » : on prend un vieux nom dont plus personne ne comprend le sens et on lui trouve une explication plus familière.

C’est un principe que j’utilise moi-même très souvent. Lorsque je ne comprends pas quelque chose, je lui trouve également une explication. La différence est que je ne donne généralement pas mon nom à une commune.

Richwiller : le village riche qui ne l’était pas

Le nom de Richwiller semble facile à traduire. « Rich » : riche. « Willer » : village. Richwiller serait donc « le village riche ».

C’est simple, élégant et probablement faux.

La commune rappelle elle-même que Richwiller fut autrefois l’un des villages les plus pauvres du Haut-Rhin. À la Révolution, lorsque les domaines de la seigneurie furent vendus, plusieurs communes voisines purent en acheter. Richwiller, trop pauvre, ne le put pas. Le nom avait donc un sens de l’humour particulièrement cruel.

Une hypothèse locale fait venir « Rich » de l’ancien allemand « Reich », qui aurait pu désigner un terrain clôturé pour le bétail. « Willer », dérivé de « Weiler », signifie bien hameau ou petit village. L’ancien « Reichweiler », mentionné dans les archives au XIVe siècle, pourrait donc signifier quelque chose comme « le hameau de l’enclos » ou « le village du terrain clôturé ».

C’est moins prestigieux que « le village riche », mais probablement plus pratique lorsque l’on possède plusieurs vaches ayant tendance à contester les limites cadastrales.

Les habitants peuvent néanmoins se rassurer : avec l’arrivée de l’industrie de la potasse, Richwiller est ensuite devenue une commune beaucoup plus prospère.

Le nom avait simplement plusieurs siècles d’avance.

Reiningue : le Rhin ou un certain Raino ?

À première vue, Reiningue semble forcément avoir quelque chose à voir avec le Rhin. Les deux noms se ressemblent, nous sommes en Alsace et il y a de l’eau dans les environs. L’enquête paraissait terminée.

Une ancienne hypothèse relie effectivement le nom à un mot gaulois associé à un cours d’eau. Cette explication est séduisante, notamment parce qu’une ancienne source aurait existé près de l’actuelle église.

Malheureusement, les formes les plus anciennes du nom racontent probablement une autre histoire. Reiningue apparaît sous la forme « Reiningen » dès l’année 837. La terminaison germanique « -ingen » servait généralement à désigner la famille, les gens ou le domaine appartenant à une personne.

Le début du nom pourrait venir d’un ancien prénom germanique : « Raino » ou « Ragino ». Reiningen aurait donc signifié « le domaine de Raino » ou « le lieu habité par les gens de Raino ».

Raino n’était donc probablement pas le Rhin. C’était un homme. Ce qui est légèrement moins majestueux, mais nettement plus pratique pour posséder des terres.

Nous ne savons presque rien de lui. Il avait probablement une famille, quelques terrains et aucune idée de la réussite exceptionnelle de son opération immobilière. Environ douze siècles plus tard, son nom est encore prononcé quotidiennement par des milliers de personnes.

Et vous ?

Connaissez-vous d’autres explications, légendes ou anciennes prononciations alsaciennes concernant nos villages ? N’hésitez pas à les partager dans les commentaires.

Les historiens vérifieront. Et les autres inventeront.

Sources consultées pour les hypothèses historiques et étymologiques : histoire-lutterbach.com · pfastatt.fr · richwiller.fr · wikipedia.org

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