Mulhouse a remplacé une fontaine par l’idée d’une fontaine
Pendant près de quarante ans, une fontaine occupait la place des Victoires, à l’entrée de la rue du Sauvage. Elle a été démolie en 2025 pour laisser place à onze jets encastrés dans le sol, dans le cadre d’un réaménagement à près de 960 000 € TTC. Il paraît que cela s’appelle moderniser.

Il y avait donc une fontaine.
Une vraie. Avec un bassin, de l’eau et, au-dessus, une énorme sculpture de cuivre de Gérard Ramon, L’Oiseau de feu, installée en 1985. On pouvait l’aimer, la trouver hideuse ou passer devant sans jamais la regarder. C’est généralement ainsi que commence le patrimoine : par l’indifférence, avant que sa disparition ne lui confère soudain toutes les qualités.
En janvier 2023, l’oiseau est démonté. La Ville annonce alors vouloir transformer les 800 m² de la place des Victoires en « îlot de fraîcheur » : davantage de végétation, des sols permettant mieux l’infiltration des eaux de pluie et toujours de l’eau, mais avec une « emprise limitée ». La sculpture, elle, doit être relocalisée en concertation avec les héritiers de Gérard Ramon.
Deux ans plus tard, en avril 2025, le bassin passe sous les engins de démolition. Le blog indépendant Agapes & Aventures, qui suit alors le chantier, photographie cette disparition et décrit les arbitrages entre végétalisation, activité commerciale et occupation de la place.
Une place qui avait déjà une histoire d’eau
La chose serait anecdotique si l’eau n’avait pas précisément une longue histoire à cet endroit.
Dès 1845, une fontaine monumentale avait été érigée place des Victoires sur les plans de l’architecte Jean-Baptiste Schacre, avec un groupe représentant L’Enfant à l’oie, dessiné d’après Jean Koechlin-Dollfus. Elle fut déplacée place Franklin en 1881, puis partiellement place de la Liberté en 1972. L’œuvre figure aujourd’hui dans l’inventaire officiel du ministère de la Culture.
La fontaine disparue en 2025 n’avait donc rien d’un monument médiéval miraculeusement rescapé des bombardements. Elle datait de 1985.
Mais quarante ans dans une ville constituent déjà une histoire. C’est même davantage que la durée de vie de quantité d’aménagements urbains contemporains, dont certains semblent conçus avec l’espérance de vie d’un yaourt ouvert.
L’Oiseau de feu avait accompagné la piétonnisation du centre-ville pendant presque quatre décennies. En 2023, la Ville elle-même parlait de la « dimension patrimoniale » à prendre en compte dans le nouveau projet.
C’est une formule admirable. On reconnaît la dimension patrimoniale, puis on démonte ce qui la matérialise. La langue administrative possède cette élégance particulière qui permet d’étrangler une chose tout en lui souhaitant bonne continuation.
Onze trous et beaucoup d’intentions
À la place du bassin, la municipalité a choisi une fontaine sèche.
Onze jets sont incrustés directement dans le pavage. Lorsque l’eau est coupée, la surface redevient entièrement plane. C’était précisément l’un des objectifs revendiqués : conserver l’eau tout en permettant une utilisation plus souple de la place, notamment pour les terrasses et les animations.
Il y a une logique.
Une place occupée par un bassin ne peut pas être occupée par autre chose. Un trou dans le sol, si.
La nouvelle place doit également accueillir trois grands arbres, des plantations, des assises et davantage de surfaces désimperméabilisées. La Ville estime que ces aménagements pourraient faire baisser d’environ deux degrés la température de la place durant les épisodes caniculaires.
Tout cela est parfaitement défendable.
Ce qui mérite davantage d’attention est le prix de l’ensemble. Le conseil municipal a chiffré le réaménagement complet de la place — et non la seule fontaine — à 799 290,50 € HT, soit 959 148,60 € TTC. Le financement associe notamment le Fonds vert, l’Agence de l’eau Rhin-Meuse, la Région et la Ville.
Près d’un million d’euros pour 800 m².
À ce tarif, le mètre carré commence à développer une personnalité.
« À peu près rien »
La nouvelle place n’a pas convaincu tout le monde.
Pendant la campagne municipale de 2026, Annouar Sassi, alors conseiller municipal d’opposition et tête de liste, a choisi précisément cet aménagement pour dénoncer ce qu’il considérait comme une mauvaise hiérarchie des dépenses publiques.
Son jugement avait au moins le mérite de l’économie verbale : selon lui, l’ancienne fontaine avait été remplacée par « à peu près rien ».
Il avançait cependant un coût de 1,4 million d’euros, supérieur au montant de 959 148,60 € TTC figurant dans les documents municipaux pour le projet de renaturation. Son appréciation politique peut donc être citée. Son addition, beaucoup moins tranquillement.
C’est le problème délicieux des polémiques municipales : chacun dispose de sa fontaine et parfois de sa propre arithmétique.
Une fontaine conçue pour disparaître
L’ancienne fontaine avait au moins un défaut : elle prenait de la place.
La nouvelle n’en prend presque plus. Les jets sont intégrés au sol et, lorsqu’ils sont coupés, la place redevient parfaitement plate. C’était précisément l’un des objectifs du projet.
C’est pratique.
C’est aussi une curieuse manière de concevoir une fontaine.
À Mulhouse, même l’eau a désormais appris à ne pas déranger.
Sources
- Ville de Mulhouse — Projet de réaménagement de la place des Victoires et démontage de L’Oiseau de feu, janvier 2023
- Ville de Mulhouse — Travaux de réaménagement de la place des Victoires, avril 2025
- Conseil municipal de Mulhouse — Procès-verbal du 7 novembre 2024
- Ministère de la Culture — Base POP, fontaine de L’Enfant à l’oie
- Radio WNE — Entretien avec Annouar Sassi, 9 mars 2026
- Agapes & Aventures — Suivi indépendant du chantier, avril 2025
