Vous entendez des cigales en Alsace ? Non, vous n’avez pas déménagé en Provence
Il y a des bruits que mon cerveau classe immédiatement. Une sirène : je m’écarte. Une perceuse à 8 heures : je juge intérieurement mon voisin. Une cigale : je cherche le pastis.

Enfin, autrefois.
Parce qu’en Alsace, chercher la Provence lorsqu’on entend une cigale devient une précaution de moins en moins nécessaire. Ces dernières semaines, le chant de la cigale grise, ou Cicada orni, a notamment été signalé à Colmar, mais aussi ailleurs en Alsace.
À ce stade, deux réactions sont possibles. La première consiste à regarder le thermomètre et à murmurer « réchauffement climatique » avec l’air grave de celui qui vient de comprendre le XXIe siècle.
La seconde consiste à regarder ce que les entomologistes savent déjà.
C’est moins spectaculaire. C’est aussi beaucoup plus intéressant.
Une Méditerranéenne arrivée avec ses bagages
La cigale grise est une espèce que l’on associe naturellement au bassin méditerranéen. Mais son apparition en Alsace n’a pas commencé cet été.
À l’Écomusée d’Alsace, à Ungersheim, un mâle avait déjà été observé sur un arbre du parking le 26 juillet 2018. Il s’était ensuite déplacé dans le site et avait chanté pendant environ un mois et demi.
L’Écomusée avance une explication très concrète : l’insecte aurait pu arriver à la faveur d’un transport de plantes méditerranéennes, voire accroché à un véhicule venant du Sud. Les larves de la cigale grise vivent en effet plusieurs années sous terre, en se nourrissant de la sève des racines.
Autrement dit, lorsque nous transportons une plante, nous ne transportons pas toujours uniquement une plante.
La botanique possède parfois des options cachées.
Cette hypothèse d’une arrivée liée aux activités humaines n’est d’ailleurs pas propre à l’Alsace. Une étude publiée en 2017 sur la présence de Cicada orni dans le canton de Genève relevait elle aussi des implantations très éloignées de son aire méditerranéenne habituelle et s’intéressait au rôle des introductions d’origine humaine.
Il faut donc être prudent avec l’explication qui paraît la plus évidente. Entendre une cigale en Alsace ne suffit pas, à lui seul, à démontrer que la Provence remonte progressivement jusqu’à Colmar.
Ce serait pratique pour les vacances.
Scientifiquement, c’est un peu court.
Et surtout : l’Alsace avait déjà des cigales
Il reste un détail légèrement vexant pour notre culture générale : les cigales existaient déjà en Alsace.
En 2008, Christophe Brua et Sylvain Hugel publiaient dans le Bulletin de la Société entomologique de Mulhouse les résultats d’investigations bioacoustiques menées dans la région. Ils confirmaient la présence de Cicadetta montana dans le Bas-Rhin et le Haut-Rhin, notamment à la limite de Hirtzfelden et Réguisheim, ainsi que celle de Cicadetta cantilatrix dans le Bas-Rhin.
Une autre publication de la même année documentait également Cicadetta brevipennis en Alsace.
Voilà donc des années que nous vivons avec des cigales sans avoir organisé la moindre cérémonie.
Il faut dire que ces petites espèces sont discrètes. Leur présence se remarque beaucoup moins que celle de la cigale grise, dont le chant correspond davantage à celui que notre cerveau a définitivement rangé dans le tiroir « vacances dans le Sud ».
La nouveauté n’est donc pas que l’Alsace découvre soudain l’existence des cigales. Ce qui attire aujourd’hui l’attention, c’est la présence de cette espèce méditerranéenne beaucoup plus sonore, signalée à nouveau dans plusieurs secteurs de la région.
Les observations récentes rapportées par les Dernières Nouvelles d’Alsace ont conduit le journal à interroger Christophe Brua, président de la Société alsacienne d’entomologie. Il y décrit des foyers encore localisés et appelle les habitants à contribuer à leur suivi.
Vous l’entendez ? Enregistrez-la
La Société alsacienne d’entomologie cherche en effet à mieux connaître la répartition actuelle de la cigale grise en Alsace. Christophe Brua invite les personnes qui l’entendent à enregistrer son chant et à préciser le lieu et l’heure de l’observation.
Photos, enregistrements d’adultes ou d’exuvies peuvent également être utiles. Les observations peuvent être transmises à la Société alsacienne d’entomologie à l’adresse saemzs@gmail.com.
Alors si, à Colmar ou ailleurs en Alsace, vous entendez soudain ce bruit qui vous donne inexplicablement envie de chercher une terrasse ombragée, inutile de vérifier votre GPS.
Vous êtes toujours en Alsace.
C’est la cigale qui a voyagé.
Sources
Écomusée d’Alsace – Mante et cigale, documentation naturaliste, hors-série n°30, mai 2021. Observation de Cicada orni à Ungersheim le 26 juillet 2018 et hypothèses concernant son arrivée en Alsace.
Écomusée d’Alsace – documentation sur les Hémiptères, hors-série n°42, juillet 2022. La cigale grise y est présentée comme une présence accidentelle à l’Écomusée.
Christophe Brua & Sylvain Hugel – Présence des cigales Cicadetta montana et Cicadetta cantilatrix en Alsace, Bulletin de la Société entomologique de Mulhouse, tome 64, n°3, 2008, p. 49-52. Les travaux confirment notamment Cicadetta montana dans le Bas-Rhin et le Haut-Rhin, avec des relevés à Hirtzfelden/Réguisheim.
Sylvain Hugel, Francis Matt, Henri Callot et collaborateurs – Présence de Cicadetta brevipennis Fieber, 1876 en Alsace, Bulletin de la Société entomologique de Mulhouse, 2008.
Kevin Gurcel & Thomas Hertach – La cigale grise Cicada orni Linnaeus, 1758, une espèce récente dans le canton de Genève, Entomo Helvetica, 2017. Étude de la présence de l’espèce au nord de son aire méditerranéenne habituelle.
Les Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA) – articles des 15 et 19 août 2026 consacrés aux observations récentes de cigales grises en Alsace et aux explications de Christophe Brua, président de la Société alsacienne d’entomologie.
