Vous avez peut-être déjà vu ces Bombonnes dans la rue. Moi je ne savais pas ce que c’était

Elles sont souvent posées là. Au bord d’un trottoir. Sur un parking. Près d’un banc. De grosses bouteilles métalliques abandonnées avec cette désinvolture particulière qui consiste à considérer que, dès qu’un objet quitte votre main, il appartient immédiatement à la commune. J’en avais déjà vu. Je n’avais jamais vraiment cherché à comprendre. Erreur.
Ces bouteilles contiennent du protoxyde d’azote. Le fameux « gaz hilarant ». Et rien que ce nom mérite qu’on s’y arrête. « Gaz hilarant », cela évoque quelque chose de vaguement sympathique. Un ballon. Trois adolescents qui rient bêtement. Une expérience que l’on racontera vingt ans plus tard en disant : « On était jeunes. » Seulement voilà. Le protoxyde d’azote n’est absolument pas né pour cela.
Du siphon à chantilly aux grosses bonbonnes
C’est un gaz utilisé notamment en médecine et dans l’industrie alimentaire. Celui qui permet, entre autres choses, de faire fonctionner certains siphons à chantilly. Puis l’être humain est intervenu. Il a découvert qu’en inhalant le gaz, il pouvait provoquer très rapidement une sensation d’euphorie, de flottement et une modification des perceptions.
Pendant longtemps, on utilisait surtout de toutes petites cartouches. Puis quelqu’un a eu une idée extrêmement moderne : faire beaucoup plus gros. À partir de la fin des années 2010, les observateurs français voient apparaître des bonbonnes contenant plusieurs centaines de grammes de gaz. Certaines peuvent aller beaucoup plus loin. Et c’est là que l’histoire change.
Parce qu’une petite cartouche impose au moins une limite très primitive : elle se vide. Une grosse bonbonne, elle, permet de recommencer. Encore. Et encore. Les ventes se développent sur Internet. Des vendeurs installés notamment aux Pays-Bas ou en Belgique livrent en France. Des circuits de revente apparaissent sur les réseaux sociaux, avec livraison à domicile, points de rendez-vous et stocks importants.
En décembre 2021, une saisie réalisée en Seine-et-Marne portait sur sept tonnes de protoxyde d’azote, dont la valeur de revente avait été estimée à environ 2,7 millions d’euros. Nous sommes assez loin du siphon de tante Jacqueline.
Pourquoi ce produit plaît-il autant ?
Mais pourquoi ce produit plaît-il autant ? Parce qu’il agit vite. Très vite. Le protoxyde atteint rapidement le cerveau. L’effet est bref : euphorie, sensation de flottement, perceptions modifiées. Et puisque l’effet disparaît rapidement, l’impression de danger peut disparaître avec lui. C’est probablement l’un des pièges les plus sournois du produit.
Car le vrai problème n’est pas seulement ce qui se passe pendant les quelques instants où l’on « plane ». Il se passe aussi quelque chose beaucoup moins spectaculaire dans l’organisme. Le protoxyde d’azote inactive la vitamine B12. Cela peut sembler presque rassurant. Une vitamine. On imagine déjà acheter une boîte de comprimés et rentrer dîner.
Sauf que la vitamine B12 joue notamment un rôle essentiel dans le fonctionnement du système nerveux. Lorsque les consommations deviennent importantes ou répétées, les conséquences peuvent être sévères : fourmillements, engourdissements, douleurs nerveuses, faiblesse musculaire, perte d’équilibre, troubles de la marche, atteintes de la moelle épinière. Dans certains cas graves, des consommateurs ne parviennent plus à marcher normalement.
Des thromboses, des embolies pulmonaires, des troubles psychiatriques et des phénomènes de dépendance sont également documentés. Et là, soudain, « gaz hilarant » devient un nom assez mal choisi.
Des chiffres qui racontent autre chose
Les chiffres français racontent d’ailleurs quelque chose d’intéressant. Chez les 18-24 ans, 13,7 % avaient déjà essayé le protoxyde d’azote en 2022. 3,2 % en avaient consommé au cours de l’année. Mais le chiffre qui m’a le plus frappé est ailleurs.
En 2023, les centres français d’addictovigilance ont reçu 472 signalements concernant le protoxyde d’azote. Dans 92 % des signalements d’abus, de dépendance ou de mésusage, on retrouvait de fortes quantités associées à de grosses bonbonnes. Et dans la moitié de ces situations, la consommation était quotidienne.
Voilà pourquoi ces bouteilles apparaissent désormais dans nos rues. Elles sont tout simplement le déchet visible d’un phénomène beaucoup moins visible.
Même abandonnées, elles posent encore problème
Et même une fois abandonnées, elles continuent à poser problème. Car une bonbonne que l’on croit vide peut encore contenir du gaz sous pression. Lorsqu’elle termine dans les ordures ménagères puis dans un incinérateur, elle peut exploser dans le four.
Les dégâts sont devenus tels que la filière française des déchets les estimait à 15 à 20 millions d’euros par an en 2025. En mars 2026, une nouvelle estimation professionnelle évoquait désormais 35 à 40 millions d’euros par an.
À Lyon, la Métropole avait ramassé 25 tonnes de bonbonnes en 2023. Vingt-cinq tonnes. Je ne sais pas combien de chantilly on peut faire avec vingt-cinq tonnes de bouteilles. Je sais seulement qu’on n’en a manifestement pas fait.
La France tente de reprendre le contrôle
La France tente maintenant de reprendre le contrôle. Depuis 2021, la vente aux mineurs est interdite. Depuis le 1er janvier 2024, un particulier ne peut légalement acheter que dix petites cartouches de 8,6 grammes maximum par transaction. Les grosses bonbonnes que l’on retrouve sur les trottoirs ne correspondent donc déjà plus au format autorisé à la vente aux particuliers en France.
Et le Parlement est allé encore plus loin. Le 21 juillet 2026, il a adopté définitivement un nouveau texte prévoyant notamment d’interdire la vente de protoxyde d’azote aux particuliers et de renforcer la traçabilité des circuits professionnels. Mais au 11 août 2026, ce texte n’est pas encore applicable : le Conseil constitutionnel a été saisi le 24 juillet.
J’avais commencé cette histoire parce que je voulais savoir ce qu’étaient ces grosses bouteilles que l’on retrouve parfois par terre. Je pensais découvrir un déchet. J’ai découvert un marché, une drogue légale détournée, des atteintes neurologiques, des réseaux de distribution et des incinérateurs qui explosent.
Tout cela à partir d’un produit destiné, entre autres, à faire monter de la crème. L’humanité ne manque décidément jamais d’ambition.
Sources consultées : anses.fr • ansm.sante.fr • ofdt.fr • santepubliquefrance.fr • assemblee-nationale.fr • senat.fr • legifrance.gouv.fr • conseil-constitutionnel.fr • pubmed.ncbi.nlm.nih.gov • lemonde.fr • mairie7.lyon.fr
