ActuRhin a rencontré le Nàchtkàlb, le monstre légendaire alsacien. Depuis, nous évitons de sortir la nuit.
À Rimbach-près-Masevaux, une vieille légende alsacienne a refait surface. J’ai voulu vérifier. C’était une erreur.

Je n’aurais jamais dû traiter le Nàchtkàlb de grosse vache.
D’abord parce qu’il s’agit d’un veau. Ensuite parce qu’il est susceptible. Je l’ignorais encore vendredi soir, lorsque j’ai prononcé cette phrase devant quatre habitués d’un café de la vallée de la Doller. Le silence qui suivit aurait dû m’alerter.
— Vous ne devriez pas parler comme ça, me dit le patron.
— Pourquoi ? Il va venir me chercher ?
Personne ne rit. C’était assez vexant. J’avais pourtant pris soin de sourire en posant la question.
Le Nàchtkàlb, pour ceux qui auraient échappé à une enfance alsacienne convenablement traumatisante, est une créature nocturne qui poursuit les imprudents, souffle dans leur dos et leur réserve des désagréments considérables. Sa spécialité consiste notamment à faire gonfler la tête de ses victimes. En Alsace, nous disposons déjà de nombreux moyens d’obtenir ce résultat. Le Nàchtkàlb présente toutefois l’avantage de ne pas nécessiter de repas de famille.
Je quittai le café vers vingt-trois heures. Dehors, un brouillard épais avait avalé les montagnes. Les réverbères éclairaient de petits cercles jaunes au milieu d’une obscurité parfaite. Même les maisons semblaient s’être retirées du paysage pour éviter les ennuis. Je marchais depuis cinq minutes lorsqu’un bruit retentit derrière moi.
Hhhhhhhhhhh.
Je m’arrêtai. Le bruit s’arrêta. Je repris ma marche.
Hhhhhhhhhhh.
Un souffle profond. Humide. Très proche. Je me retournai. Rien.
J’éprouvai ce léger sentiment d’inconfort que ressent tout homme rationnel lorsqu’il découvre que sa rationalité exige désormais de courir. Je pressai le pas. Quelque chose marcha derrière moi. Je courus. Quelque chose courut aussi.
Il est difficile de décrire le bruit de quatre sabots lancés au galop sur une route déserte. Je me contenterai de préciser qu’il est beaucoup moins rassurant lorsqu’on sait qu’aucun élevage ne se trouve à proximité.
Au détour d’un virage, je vis deux yeux. Ils étaient immenses, jaunâtres, suspendus à près de deux mètres du sol.
Sous ces yeux se dessinait une gueule monstrueuse. Des naseaux larges comme des assiettes. Un corps noir et démesuré. Quatre pattes qui n’avaient manifestement pas été conçues pour appartenir au même animal.
Le Nàchtkàlb.
Il ouvrit la bouche. Un meuglement épouvantable déchira la vallée.
Je hurlai. Il hurla davantage. Je hurlai plus fort.
Nous restâmes ainsi quelques secondes à nous disputer le monopole de la terreur. Puis je pris la fuite. Je ne savais pas où j’allais. Je savais seulement que je souhaitais m’y rendre avant lui.
Une lumière brillait au bout de la rue.
Une maison !
Je frappai à la porte avec une énergie dont je ne me serais jamais cru capable. Une vieille dame entrouvrit.
— Qu’est-ce que vous voulez à cette heure ?
— LE NÀCHTKÀLB !
— Quoi ?
— IL ME POURSUIT !
Elle regarda derrière moi. Son visage changea brusquement.
— Ah, fit-elle.
Elle referma la porte. J’entendis le verrou. Je n’avais jamais mesuré à quel point une interjection pouvait bouleverser une existence.
— MADAME ! OUVREZ !
— Je peux pas ! J’ai déjà mis l’alarme !
Je compris alors que le courage alsacien avait ses limites, mais que celles-ci étaient parfaitement organisées.
Le souffle se rapprochait. Je repris ma course. Une clôture apparut sur ma droite. Je l’escaladai avec une souplesse que mon médecin aurait jugée incompatible avec mon dossier médical. Je traversai un potager, détruisis plusieurs rangées de légumes et m’écroulai derrière un cabanon.
Le silence revint. Je restai immobile.
Une minute. Deux minutes.
Puis trois coups retentirent contre la porte du cabanon.
TOC.
TOC.
TOC.
J’eus envie de mourir, mais l’idée de laisser mon corps dans le jardin d’un inconnu me parut embarrassante.
— Qui est là ? demandai-je.
La question était idiote. Je n’attendais pas le facteur. Une voix grave répondit :
— C’est moi.
Je cessai de respirer. Le Nàchtkàlb parlait.
— Vous… vous voulez quoi ?
— Discuter.
Je regardai autour de moi. Il n’y avait aucune issue. Je m’étais enfermé entre une brouette rouillée et un sac de terreau.
— Discuter de quoi ?
— De ce que vous avez dit au café.
Je sentis mon sang se retirer de mes extrémités pour se réfugier dans des régions de mon anatomie qui lui paraissaient plus prometteuses.
— Je plaisantais !
— Vous m’avez traité de grosse vache.
— C’était une expression.
— Je suis un veau.
— Oui, évidemment.
— Vous voyez bien que non.
Un long silence suivit. Je venais de commettre, en moins d’une heure, deux erreurs zoologiques et une erreur de jugement qui menaçait sérieusement ma survie.
— Écoutez, dis-je, je vous présente mes excuses.
— Ce n’est pas suffisant.
Le bois du cabanon craqua. Deux cornes apparurent au-dessus de la porte.
— Je vais vous demander quelque chose.
Je fermai les yeux.
— Tout ce que vous voudrez.
— Vous savez écrire ?
Je rouvris les yeux.
— Pardon ?
— Écrire. Vous savez ?
— Oui.
— Alors vous allez m’aider.
La créature enfonça la porte. Je me retrouvai face à un monstre gigantesque, couvert de boue, dont les yeux brillaient comme deux phares dans un tunnel. Son souffle empestait la terre humide. Une rangée de dents impressionnantes dépassait de sa mâchoire.
Il avait également un petit morceau de fougère accroché à l’oreille gauche. Cela lui donnait un air légèrement moins terrifiant, ce qui sembla beaucoup l’irriter.
— Depuis deux cents ans, gronda-t-il, on raconte n’importe quoi sur moi.
Je ne répondis pas.
— On prétend que je poursuis les ivrognes. Que je fais gonfler les têtes. Que je terrorise les enfants. Que je suis responsable des accidents nocturnes.
Il se pencha vers moi.
— Vous savez combien de fois on m’a accusé cette année ?
Je fis non de la tête.
— Quarante-sept !
Il frappa le sol de son sabot.
— Quarante-sept ! Alors que je n’étais même pas là !
Je commençais à comprendre. J’étais tombé sur un monstre qui avait des problèmes de réputation.
— Et vous voulez que j’écrive quoi ?
— La vérité.
— Quelle vérité ?
Il me fixa.
— Que je ne suis pas responsable de tout.
Je hochai la tête avec la conviction d’un homme qui aurait volontiers signé une reconnaissance de dette à Satan pour retrouver son salon.
— Bien sûr. Absolument.
— Le père Muller, par exemple.
— Oui ?
— Il prétend que je l’ai poursuivi samedi dernier.
— Ah.
— Je n’étais pas dans la vallée samedi dernier.
— Vous étiez où ?
— Chez ma sœur.
Je restai silencieux. J’ignorais que le Nàchtkàlb avait une sœur. Je craignais surtout d’apprendre qu’elle était célibataire.
— Et puis il y a ce René, poursuivit-il. Il raconte partout que je lui ai fait gonfler la tête.
— C’est votre spécialité, non ?
Le monstre se redressa. Je regrettai aussitôt cette remarque.
— René boit depuis trente ans. Je ne vais quand même pas assumer les conséquences de toute sa carrière !
L’argument n’était pas dénué de fondement. Je le notai mentalement. Le Nàchtkàlb s’assit. La brouette céda sous son poids.
— Vous savez ce qui me fait le plus de peine ?
Je secouai la tête.
— Les enfants n’ont même plus peur de moi.
Il baissa les yeux.
— La semaine dernière, j’en ai croisé deux près du ruisseau. J’ai soufflé. J’ai meuglé. J’ai même fait apparaître du brouillard.
— Et alors ?
— Ils m’ont filmé.
Il semblait profondément humilié.
— L’un d’eux m’a demandé de recommencer parce que sa vidéo était floue.
Je ressentis soudain une compassion inattendue pour cette créature qui avait consacré plusieurs siècles à l’épouvante et découvrait qu’on pouvait désormais la mettre sur Internet sans lui demander son avis.
— Je vais écrire votre histoire, promis-je.
Il releva la tête.
— Vraiment ?
— Vraiment.
— Et vous direz que je suis terrifiant ?
— Absolument.
— Que je fais trembler les montagnes ?
— Évidemment.
— Que mon souffle glace le sang ?
— Naturellement.
Il hésita.
— Vous pourriez aussi préciser que je ne mange pas les enfants ?
— Bien sûr.
— C’est important.
Je sortis mon téléphone pour prendre quelques notes. Le Nàchtkàlb recula brutalement.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Je note.
— Vous me filmez ?
— Non.
— Parce que j’en ai assez.
Je rangeai le téléphone. Nous restâmes quelques instants à nous regarder. Il était presque trois heures du matin.
Je me trouvais dans un jardin dévasté, face à une créature surnaturelle dont l’existence défiait toutes les lois de la biologie, et nous discutions de sa communication. La situation aurait dû me paraître extraordinaire. Elle me rappelait surtout certaines réunions auxquelles j’avais eu le malheur d’assister.
Enfin, le Nàchtkàlb se leva.
— Vous avez intérêt à tenir parole.
— Je la tiendrai.
Il s’éloigna dans le brouillard. Après quelques mètres, il se retourna. Ses yeux brillèrent une dernière fois.
— Et n’oubliez pas : je suis un veau.
Puis il disparut. Je rentrai chez moi au lever du jour. J’avais perdu une chaussure, déchiré mon pantalon et découvert une quantité de muscles dont j’ignorais l’existence. Mais j’étais vivant. Et j’avais une histoire extraordinaire à raconter.
Je passai le week-end à rédiger mon article. Je pesai chaque mot, vérifiai chaque détail et pris soin de présenter le Nàchtkàlb comme une créature majestueuse, mystérieuse et injustement calomniée. Le lundi matin, je publiai enfin mon texte.
Le soir même, à 23 h 47, trois coups retentirent contre ma porte.
TOC.
TOC.
TOC.
Je me levai lentement. De l’autre côté, le souffle était familier.
— C’est moi.
Je fermai les yeux.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Un silence. Puis une voix furieuse :
— Vous avez mis une photo de vache.
ActuRhin — Cellule de crise alsacienne. Fiction satirique librement inspirée de la légende du Nàchtkàlb.
