La préfecture de Colmar a une jumelle. Mais personne ne semble d’accord sur l’identité du père
La préfecture du Haut-Rhin affirme que son bâtiment de Colmar a été construit sur les mêmes plans que celui de Chaumont. Seulement voilà : elle cite Hector Lefuel, la Ville de Colmar désigne François-Louis Laubser et, en Haute-Marne, les plans portent le nom de Descaves. ActuRhin a donc ouvert une enquête. Deux bâtiments, trois architectes et, pour l’instant, personne en garde à vue.

L’affaire commence rue Bruat, à Colmar. Face à nous : une préfecture. Deux étages, de la brique, de la pierre, de hauts toits d’ardoise, une horloge au milieu et cette façon très particulière qu’ont les bâtiments administratifs du XIXe siècle de vous faire comprendre que l’État était là avant vous et qu’il compte bien y rester.
Rien de suspect.
Jusqu’à ce qu’on découvre qu’à Chaumont, en Haute-Marne, se trouve un bâtiment qui lui ressemble furieusement. Même silhouette générale. Même mariage de brique et de pierre. Même goût pour les pavillons, les toitures à forte pente, les lucarnes et la symétrie. Même horloge centrale, parce qu’un préfet peut manifestement accepter beaucoup de choses, mais pas de perdre la notion du temps.
La préfecture du Haut-Rhin va même beaucoup plus loin : dans la présentation officielle des Journées européennes du patrimoine 2026, elle affirme que le bâtiment de Colmar a été construit « sur des plans identiques à ceux de la préfecture de la Haute-Marne ». Nous avions donc des jumelles. Il ne restait plus qu’à identifier le père. C’est précisément à cet instant que l’enquête a commencé à mal tourner.
Dossier n° 1 : Chaumont, 1856
Il faut remonter sous Napoléon III. À cette époque, les préfectures ne sont pas de simples bureaux où l’on vient expliquer qu’on a perdu un formulaire. Elles incarnent physiquement l’État dans les départements. On leur construit donc des bâtiments à la hauteur de la fonction : vastes, ordonnés, monumentaux et suffisamment impressionnants pour que personne ne songe à demander pourquoi le couloir est si long.
À Chaumont, le projet d’une nouvelle préfecture prend forme dans les années 1850. La documentation institutionnelle de Haute-Marne est précise : Descaves dresse les plans en 1856, puis le bâtiment est construit entre 1859 et 1862. L’architecture associe briques et chaînages de pierre, toitures à fortes pentes couvertes d’ardoises, bandeaux, corniches, chaînes d’angle, fronton central et lucarnes à volutes.
Le dossier est même passé par la presse professionnelle de l’époque : les Archives départementales de Haute-Marne conservent des planches provenant du Moniteur des Architectes, représentant l’hôtel de préfecture et portant la mention « M. Descaves, architecte du département ». Nous tenons donc notre premier homme. Ou presque.
Premier suspect : M. Descaves
Certaines notices modernes donnent à l’architecte de Chaumont le prénom Henri. C’est embêtant. Henri Arsène Descaves est parfaitement documenté : il a bien été architecte et a même fait carrière au ministère de la Justice. Il est seulement né le 18 septembre 1840.
Les plans de la préfecture datent de 1856. Le jeune Henri avait donc quinze ans. Nous n’excluons jamais un prodige. Mozart composait bien à cinq ans. Mais confier une préfecture à un adolescent aurait tout de même mérité une petite ligne dans le dossier.
L’enquête conduit alors vers son père : Arsène Descaves, né en 1815 et mort en 1892, que la même source identifie précisément comme architecte départemental de la Haute-Marne. Et une autre pièce nous intéresse beaucoup : une carte du département réalisée en 1855, un an avant les plans de la préfecture, porte la signature de « A. Descaves, architecte du Département ». Le catalogue l’attribue à Arsène Descaves.
Pour la brigade, le signalement devient donc sérieux. Les documents d’époque disent « M. Descaves ». Arsène occupe la fonction d’architecte départemental. Son fils Henri n’a que quinze ans. Arsène Descaves devient notre suspect numéro un pour Chaumont.
Nous précisons toutefois « suspect ». Nous sommes un journal. Nous n’avons ni képi, ni mandat de perquisition, ni envie de nous faire poursuivre par les descendants d’un architecte mort depuis 134 ans.
1862 : le dossier traverse la France
Reprenons la chronologie. Chaumont termine sa préfecture en 1862. Et cette même année, à Colmar, on commence à construire… une nouvelle préfecture. Le hasard est innocent jusqu’à preuve du contraire. Mais celui-ci possède tout de même un excellent sens du calendrier.
À Colmar, l’administration préfectorale était installée depuis 1800 dans l’ancien hôtel de l’abbaye de Pairis, rue des Clefs. Au milieu du XIXe siècle, les services manquent de place. En 1858, la Ville rachète l’ancien hôtel de préfecture et participe à l’acquisition d’un terrain destiné à la nouvelle administration, au sud du Champ-de-Mars. Le chantier commence en 1862 ; la préfecture ouvre ses portes à l’été 1866.
Quatre années de travaux, et un nouvel homme entre dans le dossier.
Deuxième suspect : François-Louis Laubser
Son nom est beaucoup moins célèbre que celui de Lefuel. Ce qui, dans une enquête, est souvent une excellente raison de s’intéresser à lui. François-Louis Laubser est architecte du département du Haut-Rhin. Ce n’est pas un inconnu parachuté sur le chantier : il travaille depuis des années sur les bâtiments publics haut-rhinois.
Des notices de l’Inventaire général le montrent encore concevant des édifices du département au moment même où la préfecture de Colmar est en construction. En 1864, par exemple, il est explicitement présenté comme architecte départemental et auteur des plans d’une église haut-rhinoise. Surtout, la Ville de Colmar ne semble éprouver aucun doute : sa présentation officielle de l’hôtel de préfecture indique que le nouvel édifice a été construit sous le Second Empire « sous la direction de l’architecte départemental Laubser », avant d’être achevé en 1866.
Un ancien numéro de Colmar Mag raconte exactement la même histoire : chantier commencé en 1862 sous la direction de Laubser, installation en 1866. L’homme était donc bien sur les lieux. Reste une question essentielle : qu’avait-il entre les mains ?
Pièce à conviction : les deux bâtiments
C’est ici qu’il faut éviter un piège. Dire que Colmar et Chaumont se ressemblent est facile : une photographie suffit. Dire que leurs plans sont identiques, c’est autre chose.
À Chaumont, les sources décrivent une architecture caractéristique du Second Empire : ossature de pierre, remplissage de briques, fortes toitures d’ardoise, fronton, lucarnes, corniches et composition monumentale. Particularité savoureuse : sa véritable façade d’apparat se trouve côté jardin, ce qui lui vaut d’être présentée comme une façade « à l’envers ». À Colmar, la Ville parle d’un édifice d’inspiration Louis XIII, avec un bâtiment central et des ailes latérales.
Il n’y a d’ailleurs aucune contradiction à parler de Second Empire et d’inspiration Louis XIII : au XIXe siècle, on adore aller chercher les styles des siècles précédents. L’architecture faisait déjà du vintage, mais avec des tailleurs de pierre.
Visuellement, la parenté est incontestable, mais les deux édifices ne sont pas des photocopies. La composition de certaines façades, les ouvertures, les proportions et plusieurs détails architecturaux diffèrent. Chaumont possède notamment des séries de grandes baies cintrées qui ne trouvent pas leur équivalent exact sur la façade colmarienne.
À ce stade, la formule « construit sur le même modèle » nous paraît donc beaucoup plus solide que « plans identiques ». Et c’est précisément ce qu’emploient d’autres documentations institutionnelles concernant Colmar. Autrement dit : nous avons peut-être des jumelles, mais plutôt de ces jumelles dont la famille assure qu’elles sont identiques alors que l’une porte des lunettes, mesure huit centimètres de plus et refuse qu’on les habille pareil depuis le CE2.
Puis apparaît Hector Lefuel
Nous pensions avoir deux architectes. C’était déjà largement suffisant. L’administration nous en offre un troisième : le programme officiel des Journées européennes du patrimoine 2026 affirme en effet que l’architecte de la préfecture de Colmar est Hector Lefuel.
Et pas n’importe quel Hector Lefuel. Grand Prix de Rome, architecte en chef du Louvre et des Tuileries, architecte de l’empereur, actif à Fontainebleau, auteur de grands hôtels particuliers : Lefuel appartient à la première division de l’architecture française du Second Empire. Voilà qui donne immédiatement beaucoup d’allure au dossier.
Seulement, sa biographie extrêmement détaillée établie par l’Institut national d’histoire de l’art énumère ses fonctions et une longue série de réalisations sans mentionner la préfecture de Colmar. Ce silence ne prouve rien : un architecte peut intervenir sur un dossier sans que celui-ci figure dans une liste de ses œuvres principales. Mais il nous interdit surtout d’écrire tranquillement : « Lefuel a dessiné Colmar ».
Car face à nous se trouve toujours la Ville de Colmar, qui désigne Laubser. À ce stade de l’interrogatoire, les témoins institutionnels sont priés de ne plus se concerter.
Lefuel était pourtant dans les parages
Une information empêche cependant de classer Hector Lefuel sans suite. L’INHA indique qu’il fut membre temporaire du Conseil général des Bâtiments civils en 1862-1863, puis à nouveau en 1865-1866, avant de devenir inspecteur général en 1866. Exactement la période de construction de la préfecture de Colmar.
Il est donc possible d’imaginer une intervention administrative : examen du projet, avis, approbation ou contrôle au niveau de l’État. Possible. Pas démontré. Nous n’avons retrouvé, pour l’instant, aucun document établissant que Lefuel ait effectivement examiné le projet colmarien.
Mais cette piste mérite d’être conservée, car elle fournirait une explication remarquablement élégante : un architecte ayant participé d’une façon ou d’une autre à la procédure administrative aurait pu, au fil des décennies et des notices recopiées, devenir l’« architecte » du bâtiment. Ce serait une erreur née de l’administration et transmise par l’administration. Nous reconnaissons là une certaine cohérence architecturale de l’ensemble.
Reconstitution provisoire
Nous avons étalé les pièces sur la table. À Chaumont, les plans sont dressés en 1856 par un « M. Descaves, architecte du département ». Tout porte aujourd’hui à penser qu’il s’agit d’Arsène Descaves, alors architecte départemental de Haute-Marne, et non de son fils Henri, âgé de quinze ans. Le bâtiment est construit entre 1859 et 1862.
À Colmar, le chantier commence justement en 1862. La Ville attribue sa direction à François-Louis Laubser, architecte départemental du Haut-Rhin. L’édifice est achevé en 1866. Les deux bâtiments possèdent une parenté architecturale évidente et plusieurs sources institutionnelles affirment que Chaumont a servi de modèle à Colmar.
Puis une notice officielle attribue Colmar à Hector Lefuel et parle de plans identiques. Voilà les faits. Le reste relève encore de l’enquête.
Verdict : non-lieu, pour l’instant
Nous aurions beaucoup aimé terminer cette affaire en entrant dans le bureau du commissaire, poser violemment un plan de 1862 sur son bureau et annoncer : « C’était Laubser. Avec les plans de Descaves. Dans la préfecture. »
Malheureusement, le patrimoine est moins coopératif que le Cluedo. La pièce décisive manque encore : les plans originaux et la correspondance du chantier de Colmar. Eux seuls permettraient de savoir précisément ce que Laubser a repris de Chaumont, si les plans étaient réellement identiques à une étape du projet et si le nom de Lefuel apparaît quelque part dans la procédure.
En attendant, une chose paraît acquise : Colmar et Chaumont appartiennent bien à la même famille architecturale. Pour le père, en revanche, le test ADN est toujours en cours.
Sources
- Ville de Colmar — patrimoine architectural
- Journées européennes du patrimoine 2026 — préfecture du Haut-Rhin
- Haute-Marne Attractivité — préfecture de Chaumont
- FranceArchives — documents relatifs à la préfecture de Chaumont
- INHA — Hector Lefuel
- CTHS — Henri Arsène Descaves
- POP — François-Louis Laubser
