PETIT-LANDAU : LE GIGANTESQUE PROJET MICROSOFT QUI DIVISE DÉJÀ
J’ai longtemps cru que le « cloud » était quelque chose d’immatériel. C’était confortable.
Mes fichiers partaient quelque part dans le ciel numérique, entre deux nuages, et je pouvais continuer ma journée sans me demander où se trouvaient réellement les machines qui s’en occupaient. Puis Microsoft a choisi Petit-Landau. Et soudain, le nuage fait 36 hectares.
Le projet est colossal : plus de 2 milliards d’euros d’investissement, trois grands bâtiments et jusqu’à 200 emplois annoncés pour l’exploitation et la maintenance du site. Le centre doit notamment fournir des capacités informatiques destinées au cloud et à l’intelligence artificielle.
Car l’intelligence artificielle possède un petit défaut que son nom ne laisse absolument pas deviner : elle a besoin de machines. Beaucoup de machines. Et ces machines ont besoin de bâtiments, de câbles, de refroidissement et surtout d’électricité.
Énormément d’électricité
D’après l’Autorité environnementale, le futur centre de données pourrait consommer plus de 1 500 GWh d’électricité par an. Je reconnais volontiers que 1 500 GWh ne me disait absolument rien. Heureusement, quelqu’un a eu la délicatesse de traduire.
Cela correspond à la consommation électrique annuelle moyenne de plus de 280 000 ménages du Grand Est, soit environ 80 % de la consommation électrique des ménages du Haut-Rhin. À ce stade, mon téléphone m’a paru soudain beaucoup moins innocent.
Pour raccorder le centre au réseau, RTE prévoit deux lignes électriques de 225 kV. On comprend mieux pourquoi Microsoft ne pouvait pas installer tout cela derrière la mairie entre le terrain de pétanque et les géraniums.
Mais pourquoi Petit-Landau ?
Parce que l’endroit coche plusieurs cases particulièrement intéressantes pour une infrastructure de cette taille. Le terrain est vaste, situé dans la zone d’activités des Ports Mulhouse-Rhin et identifié par le SCoT comme un espace économique stratégique. Le Sud-Alsace dispose également d’infrastructures électriques et numériques importantes et se trouve au cœur d’un territoire industriel frontalier.
Microsoft n’est donc probablement pas tombé amoureux de Petit-Landau en regardant une carte postale. Il avait des raisons. Le problème, c’est que les opposants aussi.
Les 36 hectares concernés sont actuellement constitués de terres agricoles, dont environ 10 hectares exploités en agriculture biologique. L’Autorité environnementale précise que plus de la moitié de la surface consommée par le projet sera imperméabilisée.
Le projet prévoit parallèlement environ 40 % de sa superficie totale en espaces naturels et bassins d’infiltration paysagers. Il serait donc faux d’écrire que 36 hectares vont être entièrement bétonnés. Mais il serait tout aussi faux d’oublier que le terrain est aujourd’hui agricole.
C’est ici que le débat commence réellement. On peut regarder les mêmes chiffres et raconter deux histoires. Dans la première, le Haut-Rhin accueille plusieurs milliards d’euros d’investissement, une infrastructure numérique stratégique, des emplois et un outil destiné au développement du cloud et de l’intelligence artificielle. Dans la seconde, on mobilise plusieurs dizaines d’hectares de terres agricoles et une quantité considérable d’électricité pour créer jusqu’à quelques centaines d’emplois permanents.
Les deux lectures existent. C’est embêtant.
Et l’eau ? C’est la question qui est revenue partout
Après la publication de cette chronique sur Facebook, c’est probablement le sujet qui a suscité le plus de réactions. Plusieurs lecteurs ont imaginé un data center engloutissant chaque jour des millions de litres d’eau dans la nappe phréatique alsacienne. Certains ont même parlé de milliards de litres.
J’ai donc repris les documents. Et sur ce point, il faut corriger une idée reçue : le refroidissement prévu à Petit-Landau fonctionne en circuit fermé.
Une fois le circuit rempli, l’eau circulerait entre les serveurs et les équipements de refroidissement. Il ne serait donc pas nécessaire de renouveler continuellement cette eau pour refroidir les machines. Le dossier indique par ailleurs qu’aucun prélèvement direct dans la nappe phréatique ou dans le Grand Canal d’Alsace n’est envisagé.
La consommation totale d’eau du site, lorsqu’il fonctionnerait à sa capacité maximale, est actuellement estimée à environ 5 000 m³ par an. Le chiffre reste annoncé comme indicatif et pourra évoluer avec la conception définitive du projet. L’eau potable servirait notamment aux usages des bâtiments, tandis qu’une partie de l’eau de pluie doit être récupérée, notamment pour les toilettes.
Autrement dit : oui, le site consommera de l’eau. Non, les documents disponibles ne décrivent pas un data center pompant quotidiennement des millions de litres dans la nappe pour refroidir ses serveurs.
Pour une fois, la réalité est moins spectaculaire que Facebook. Elle mérite quand même d’être écrite.
Et le bruit ?
C’est la deuxième inquiétude qui revient régulièrement. Et je la comprends assez bien. Un bruit énorme pendant cinq minutes est pénible. Un petit « brrrr » pendant vingt ans possède d’autres qualités.
Les principales sources sonores identifiées sont les équipements de refroidissement, les générateurs de secours, les véhicules et, dans une moindre mesure à l’extérieur, les équipements informatiques enfermés dans les bâtiments.
Selon les modélisations présentées dans le dossier, en fonctionnement normal, le niveau sonore maximal dans les zones résidentielles atteindrait environ 42,8 dB le jour et 41 dB la nuit. L’augmentation maximale liée au projet serait modélisée à environ 1,7 dB le jour et 3,2 dB la nuit dans les secteurs résidentiels les plus exposés.
Ces valeurs respecteraient les limites réglementaires selon le porteur du projet. Mais il faut insister sur un mot : modélisées. Ce ne sont pas encore des mesures prises devant les maisons avec le data center en fonctionnement, puisque celui-ci n’existe pas. Des contrôles sonores sont prévus après la mise en service afin de vérifier que la réalité correspond bien aux calculs.
C’est probablement sur ce point que les habitants auront intérêt à garder une excellente mémoire.
Et toute cette chaleur ?
Les serveurs consomment de l’électricité. Une grande partie de cette énergie finit inévitablement sous forme de chaleur. Le projet prévoit donc d’importantes installations de refroidissement à air.
Selon les modélisations présentées par Microsoft et m2A, l’augmentation de température à un mètre du sol serait généralement comprise entre 0 et 0,5 °C hors du site, avec un impact maximal évalué entre 0,5 et 1 °C selon certaines conditions de vent. Là encore, il s’agit d’une modélisation.
Le dossier mentionne également la réutilisation d’une partie de la chaleur pour les propres bureaux du site. Dans la première version de cet article, j’évoquais une éventuelle récupération de chaleur en direction de Bad Bellingen, en Allemagne. Cette question a d’ailleurs beaucoup intrigué les lecteurs.
Après vérification, je préfère retirer cette affirmation tant qu’un document public suffisamment solide ne permet pas d’en préciser les conditions exactes. Il m’arrive donc de supprimer une information. Internet s’en remettra.
Les 111 groupes électrogènes restent, eux, un vrai sujet
Le site prévoit 111 groupes électrogènes de secours. En raison notamment de ces installations et du stockage associé, la composante industrielle du projet relève des réglementations IED et Seveso.
L’Autorité environnementale a demandé une analyse plus approfondie des rejets atmosphériques et des risques sanitaires en cas de fonctionnement dégradé. Elle estime notamment que, dans certaines hypothèses maximales à mieux caractériser, les émissions d’oxydes d’azote des groupes électrogènes pourraient représenter une augmentation d’environ 20 % des rejets actuels de NOx en Alsace.
Attention à ne pas transformer ce chiffre en autre chose : cela ne signifie pas que le data center augmentera en permanence de 20 % la pollution de l’air en Alsace. Les groupes électrogènes sont des équipements de secours. C’est précisément leur fonctionnement exceptionnel ou dégradé que l’Autorité environnementale demande de mieux étudier.
Et elle n’a pas été particulièrement tendre avec le dossier. Elle estime que plusieurs analyses manquent d’approfondissement concernant notamment les risques sanitaires, les rejets atmosphériques, l’énergie, le climat, les sols et les solutions alternatives. Elle a recommandé au préfet de ne pas poursuivre l’instruction tant que certaines informations nécessaires à la bonne information du public n’étaient pas complétées.
Ce n’est pas un refus du projet. Mais ce n’est pas exactement non plus un petit tampon « parfait, ne changez rien ».
200 emplois : beaucoup ou peu ?
La question est également revenue dans les commentaires : plus de deux milliards d’euros pour seulement 150 à 200 emplois ?
Microsoft et m2A annoncent jusqu’à 200 emplois sur site pour l’exploitation et la maintenance, avec 27 familles de métiers évoquées, auxquelles s’ajouteront naturellement les emplois liés au chantier et les entreprises intervenant autour du centre.
Pour les défenseurs du projet, le calcul ne se limite donc pas aux salariés présents chaque matin derrière les grilles : ils mettent en avant l’investissement, les commandes aux entreprises, les infrastructures, les recettes publiques et l’effet potentiel sur l’écosystème numérique local.
Pour les opposants, cela ne change pas le rapport qui les gêne : une infrastructure immense, très consommatrice d’électricité et occupant plusieurs dizaines d’hectares pour relativement peu d’emplois permanents.
Sur ce point, il n’existe pas vraiment de chiffre magique permettant de décider qui a raison. Il reste une question politique : qu’est-ce qu’un territoire juge acceptable en échange de ses ressources ?
Le projet n’est pas encore définitivement autorisé
L’enquête publique s’est déroulée du 1er juin au 3 juillet 2026. Elle a suscité plusieurs centaines de contributions et le débat s’est poursuivi jusqu’à sa clôture.
Les conseils municipaux et intercommunaux consultés n’ont d’ailleurs pas tous adopté la même position : plusieurs communes ont donné un avis favorable, tandis que Bantzenheim s’est prononcée défavorablement.
Au 12 août 2026, je ne trouve toujours pas de publication officielle du rapport et des conclusions du commissaire enquêteur sur le site de la préfecture du Haut-Rhin. Il faudra donc attendre la suite de la procédure avant de présenter le projet comme définitivement autorisé.
Et l’IA dans tout ça ?
Quelques lecteurs m’ont également fait remarquer une contradiction assez savoureuse : écrire un article sur l’impact d’un data center tout en utilisant Internet, Facebook et même une illustration créée avec l’intelligence artificielle.
Ils n’ont pas entièrement tort. Je pourrais résoudre le problème en abandonnant l’ordinateur, le smartphone, le cloud et les réseaux sociaux. J’y réfléchis. Mais pas trop longtemps.
Car c’est justement ce qui rend le sujet intéressant. Nous utilisons désormais tous ces services. Nos photos, nos sauvegardes, nos vidéos, nos entreprises, nos administrations et maintenant nos intelligences artificielles nécessitent quelque part des infrastructures physiques.
Pendant des années, nous avons réussi une prouesse remarquable : profiter du numérique tout en faisant comme s’il n’occupait aucun espace, ne chauffait pas et ne consommait presque rien.
Petit-Landau rend simplement tout cela visible. Le cloud n’est pas dans les nuages.
Il est quelque part. Et parfois, ce quelque part fait 36 hectares.
Sources
Mission régionale d’autorité environnementale Grand Est — mrae.developpement-durable.gouv.fr
Préfecture du Haut-Rhin — haut-rhin.gouv.fr
Mulhouse Alsace Agglomération — m2a.fr
Registre de l’enquête publique du projet Petit-Landau / Hombourg — registre-numerique.fr
Documents publics relatifs au projet et aux réponses apportées pendant la concertation
Dernières Nouvelles d’Alsace — dna.fr
