L’Alsace a survécu aux changements de nationalité. Survivra-t-elle au Grand Est ?
L’Alsace a changé plusieurs fois de nationalité, traversé des guerres et conservé sa langue, ses traditions et ses particularités. Mais depuis 2016, elle appartient au Grand Est. Une région immense, dont les frontières semblent avoir été dessinées par quelqu’un qui disposait d’une très grande règle et d’une connaissance approximative du territoire.

En 1871, l’Alsace devient allemande. En 1918, elle redevient française. En 1940, l’Allemagne nazie l’annexe de fait. En 1945, elle retrouve la France. Autant dire que les Alsaciens ont développé une certaine expérience des changements administratifs imposés depuis des bureaux lointains.
Ils ont pourtant conservé une langue régionale, un droit local particulier, une culture bien vivante et quelques traditions auxquelles ils tiennent davantage qu’aux réformes territoriales.
En 2016, personne n’a déplacé de frontière nationale. On a simplement décidé que l’Alsace ferait désormais partie du Grand Est, aux côtés de la Lorraine et de la Champagne-Ardenne. Dix départements, des Ardennes jusqu’au Rhin. Une vaste famille recomposée, sans que personne ait vraiment demandé aux enfants s’ils souhaitaient vivre ensemble.
Une identité qui résiste aux cartes
Le problème, c’est que les Alsaciens semblent avoir oublié de consulter le nouveau découpage.
Selon un sondage Ifop réalisé en avril 2025 auprès de 1 001 habitants, 70 % souhaitaient être consultés par référendum sur la création d’une région Alsace hors du Grand Est. Et 72 % indiquaient qu’ils voteraient oui lors d’une telle consultation.
Certes, l’enquête était commandée par des organisations favorables au retour de la région Alsace. Il convient de le préciser. Mais le résultat n’en demeure pas moins remarquable : près de dix ans après la réforme, l’attachement à une Alsace institutionnellement distincte reste largement exprimé.
Il ne s’agit pas nécessairement de rejeter les Lorrains ou les Champardennais. On peut apprécier ses voisins sans vouloir partager le même salon, surtout lorsque celui-ci mesure plus de 57 000 kilomètres carrés.
Le retour de l’Alsace, deuxième tentative
En 2021, la Collectivité européenne d’Alsace réunissait le Haut-Rhin et le Bas-Rhin. Une Alsace retrouvée, mais toujours intégrée au Grand Est. Un peu comme récupérer les clés de sa maison tout en découvrant que le bail est toujours au nom de quelqu’un d’autre.
Le 8 avril 2026, l’Assemblée nationale a franchi une nouvelle étape en adoptant une proposition de loi permettant à l’Alsace de sortir du Grand Est et de devenir une collectivité à statut particulier, exerçant également les compétences régionales.
Et maintenant, combien de temps faudra-t-il attendre ?
Transmis au Sénat le 8 avril, le texte attend toujours son examen. Au 11 octobre 2026, aucune date de débat n’est annoncée. Les sénateurs devront l’étudier en commission, puis en séance publique. Aucun délai ne les oblige à se presser. En politique, la patience est une compétence qui ne nécessite même pas de formation.
Si le Sénat modifie le texte, celui-ci retournera à l’Assemblée nationale. Les deux chambres devront trouver un accord, éventuellement après plusieurs lectures ou une tentative de conciliation. En cas de désaccord persistant, l’Assemblée nationale pourrait, sous certaines conditions, avoir le dernier mot.
Mais ce ne serait pas terminé. La proposition actuelle prévoit un référendum local, dont le résultat conditionnerait la création de la nouvelle collectivité. Les Alsaciens pourraient donc être appelés aux urnes, à une date encore inconnue.
Enfin, si la loi est définitivement adoptée et le référendum approuve le projet, la nouvelle collectivité entrerait en fonction lors du prochain renouvellement des conseils régionaux, prévu en mars 2028. À condition que la réforme aboutisse à temps et que le calendrier reste inchangé.
L’Alsace pourrait donc retrouver son autonomie administrative dans moins de deux ans. À condition que le Parlement, les électeurs et le calendrier soient d’accord. Trois conditions qui, en politique française, relèvent déjà d’une certaine ambition.
